Contre La sansure

Dramous : dites à Paul Yomba que le Lion Noir de Camara Laye est un symbole de dérive, pas de gloire

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Il faut dire à Maître Paul Yomba que le pédantisme n’est pas égal à l’absolutisme en matière de connaissance. Il doit relire Dramous pour éviter de salir la mémoire littéraire de Camara Laye.

Pour comprendre lee roman Dramous dans ses thématiques, il suffit de lire le titre « Dramous » pour voire clairement le contresens des mots. Dramous. Un mot inventé, dense, presque rugueux. On y entend le drame, on y devine les amours. Camara Laye ne célèbre pas le pouvoir ; il raconte la tragédie des idéaux trahis. L’amour de la liberté devenu peur. L’amour de la patrie transformé en silence et la confiscation de l’espérance.

Faire de l’un des symboles de ce roman un emblème glorifiant, c’est inverser son sens. Dramous n’est pas un hymne aux hommes forts. C’est un avertissement contre la dérive de la force lorsqu’elle échappe à toute limite.

Depuis quelque temps, certains tentent d’associer la figure du « Lion Noir » de Dramous à Mamadi Doumbouya, en présentant cette image comme une prophétie flatteuse, une métaphore héroïque annonçant un chef fort, providentiel et salvateur.

Cette lecture est non seulement erronée, elle est surtout une déformation profonde du texte de Camara Laye.

Il faut le dire clairement : dans Dramous, le Lion Noir n’est pas une figure glorieuse. Il est une figure inquiétante.

Un symbole de puissance devenue oppression

Dans le rêve décrit par Camara Laye, le Lion Noir apparaît d’abord majestueux. Il incarne la force, l’autorité, la grandeur et l’espérance. Mais cette majesté ne débouche pas sur la protection. Elle glisse vers la domination dans l’oppression. Le Lion Noir ne rassemble pas. Il impose son pouvoir par la brutalité. Il inspire le silence, la peur et la soumission dans la répression.

Le passage n’est pas un hymne à la puissance. Il est une mise en garde contre la dérive du pouvoir absolu. Camara Laye écrit Dramous dans un contexte de désillusion post-indépendance, lorsque les espoirs de liberté, de justice et de modernité du jeune intellectuel Fodé rentré de l’Europe pour servir son pays, ont été trahis par brutalité d’un régime autoritaire. Le Lion Noir symbolise précisément cette désillusion : l’idéal devenu peur, oppression, corruption, méfiance et surveillance.

Transformer ce symbole critique en image promotionnelle relève donc d’un contresens littéraire.

L’instrumentalisation des œuvres, un symptôme inquiétant

Il est toujours tentant, en politique, de récupérer les symboles culturels forts. La littérature offre des images puissantes. Mais on ne peut pas arracher un symbole à son contexte et lui faire dire l’inverse de ce qu’il signifiait.

Le Lion Noir de Camara Laye n’est pas un modèle de leadership inspirant. Il est l’allégorie d’un pouvoir qui ne tolère pas la contradiction. D’un pouvoir qui s’impose par la peur plus que par l’adhésion et le dialogue inclusif.

L’œuvre de Camara Laye n’était pas une célébration des hommes forts. C’était un avertissement sur l’avènement d’un pouvoir autoritaire, d’une dictature dans la répression, la trahison des élites, l’exil, la solitude de l’intellectuel face au pouvoir.

En faire un emblème positif sans reconnaître cette dimension critique revient à effacer la portée politique et morale du roman.

La force n’est pas en cause. L’absolu, si.

Qu’un dirigeant soit décrit comme fort n’est pas en soi problématique. Les sociétés ont besoin d’autorité, de stabilité, de direction. La question n’est pas la force. La question est l’usage de la force.

Dans Dramous, le drame ne vient pas de l’existence du pouvoir. Il vient de son absolutisation. De son incapacité à accepter le débat, la pluralité, la contradiction.

Assimiler le Lion Noir à une figure contemporaine « dans le bon sens » suppose d’ignorer cette nuance essentielle. Le roman ne glorifie pas l’autorité. Il interroge les dérives d’un pouvoir devenu incontrôlable.

Respecter la littérature, c’est respecter son sens

On peut soutenir un leader. On peut défendre son action. On peut débattre de sa vision. Mais on ne devrait pas tordre une œuvre majeure de la littérature africaine pour servir une narration politique sans vision ni conviction.

Camara Laye écrivait en romancier lucide, marqué par l’expérience des indépendances africaines. Son Lion Noir n’est pas une prophétie héroïque. C’est une image tragique d’un régime qui devrait protéger son peuple mais qui finit par le dominer et l’étouffer.

Le danger, aujourd’hui, n’est pas qu’on compare un chef d’État à un lion. Le danger est qu’on oublie que, dans le texte, ce lion inspire la peur collective, la tyrannie, mais pas l’espérance.

Revenir au sens véritable

Dites à Maître Paul Yomba et à tous ceux qui prostituent le texte de Camara Laye pour se faire une place à la table du roi, que s’ils veulent réellement rendre hommage à Camara Laye, qu’ils doivent relire Dramous pour ce qu’il est : un roman sur la désillusion, sur la fragilité des idéaux lorsqu’ils sont confisqués.

Le Lion Noir n’est pas un slogan. Il est un avertissement, une mise en garde, une crainte. Et toute tentative de l’utiliser comme emblème glorifiant, devrait commencer par une relecture attentive du passage dans son intégralité, et dans son intention.

La littérature mérite mieux que l’instrumentalisation. Et le débat politique mérite mieux que les contresens.

Oumar Sylla, citoyen Guinéen.

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