Contre La sansure

GOONGA TAN : Quand les intrus font la loi : chronique d’une profession assiégée

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Et comment pourrait-il en être autrement, quand la profession elle-même a renoncé à se défendre ?

Le Mali : même dérive, mêmes dégâts

Au Mali, cette tragédie est devenue banale. Les activistes de tous poils ont envahi l’espace médiatique comme on envahit une maison abandonnée. Ils commentent tout : la guerre, la diplomatie, l’économie, la sécurité, l’histoire. Ils savent tout, expliquent tout, tranchent tout. Et malheur au journaliste qui ose rappeler les faits, les nuances, les zones grises. Il est aussitôt traité de vendu, de traître, d’agent de l’étranger.

Nous avons vu des journalistes chevronnés se faire insulter en direct par des individus incapables d’aligner trois phrases sans invective. Nous avons vu des rédactions ouvrir leurs portes à des « influenceurs » analphabètes, simplement parce qu’ils font du bruit sur les réseaux sociaux. Nous avons vu, surtout, le silence assourdissant de la corporation, incapable d’une réaction collective digne de ce nom.

Un doyen sénégalais cité par Abdoulaye Diallo résume cruellement la situation : « Nous sommes l’un des rares pays au monde où quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire peut être invité pour analyser l’actualité politique et économique ». Cette phrase pourrait être prononcée mot pour mot à Bamako.

Les réseaux sociaux : la prophétie d’Umberto Eco

Dans l’affaire du  » marabout » Sinayoko devin occasionnel devenu faux prédicateur confondu à l’occasion de la CAN (elle même devenue « historique » pour moult raisons), ce qui frappe aussi c’est la disparition programmée des journalistes. Qui ont prêté leur micro et leur plateau à celui qui apparaît désormais comme un suspecté d' »escroquerie » et qui médite son sort, en attendant son jugement. J’ai énormément lu sur le cas Sinayoko et moins sur les parasites qui lui ont servi de relais pour appâter.

ll arrive parfois qu’un texte, lu presque par hasard, vous saisisse à la gorge. Non par la nouveauté de ce qu’il révèle, mais par la violence de sa familiarité. La chronique de notre confrère Abdoulaye Diallo, parue dans Le Soleil du Sénégal, appartient à cette catégorie rare d’écrits qui dépassent leur cadre national pour devenir un miroir tendu à toute une profession en perdition. En la lisant, l’on a cette impression étrange et douloureuse que le Sénégal n’est qu’un chapitre de plus dans une tragédie plus vaste : celle du naufrage du journalisme africain sous les coups conjugués de l’intrusion.et de la complaisance collective.

Ce que décrit Abdoulaye Diallo à Dakar, nous le vivons, presque à l’identique, à Bamako. Les noms changent, les accents varient, mais le scénario est rigoureusement le même : des individus sans formation, sans culture professionnelle, sans rigueur intellectuelle, propulsés au rang de faiseurs d’opinion, pendant que les journalistes, les vrais, ravalent leur dignité et encaissent les humiliations.

De l’exception tolérée à la norme imposée

Au départ, l’intrus amuse. Il dérange même parfois, mais il attire. Il fait de l’audience. Il « parle vrai », dit-on. On le tolère donc, on l’invite, on l’installe sur les plateaux, souvent au nom de cette paresseuse excuse : « il faut bien suivre l’air du temps ». Peu à peu, l’exception devient règle. L’accident se transforme en système.

Le cas d’Abdou Nguer, tel que relaté par Abdoulaye Diallo, est emblématique. Longtemps applaudi tant qu’il frappait l’adversaire politique désigné, il a fini par croire à sa propre légende. Le jour où il s’autorise à dire à des journalistes professionnels : « Prenez vos micros et partez. C’est avec mes vidéos qu’on paie vos salaires », ce n’est pas seulement un dérapage individuel. C’est l’aveu d’un renversement de hiérarchie. L’usurpateur ne demande plus sa place : il la revendique, il la dicte, il l’impose.

Rien de tout cela n’est arrivé par hasard. Un grand penseur italien, Umberto Eco, nous avait pourtant prévenus : « Les réseaux sociaux ont donné la parole à une légion d’imbéciles qui auparavant parlaient seulement au bar, après un verre de vin, sans nuire à la collectivité ». Aujourd’hui, cette légion ne se contente plus de parler. Elle accuse, juge, condamne et influence.

Le drame, ce n’est pas que ces voix existent. Une démocratie peut absorber le bruit. Le drame, c’est que les médias traditionnels, au lieu de jouer leur rôle de filtre, d’ hiérarchisation et de pédagogie, ont ouvert grand les vannes.

Pire : ils ont parfois fait de ces voix leur fonds de commerce, sacrifiant l’éthique sur l’autel de l’audience.

L’autre dimension, plus inquiétante encore, est la récupération. Cette instrumentalisation n’est pas propre au Sénégal. Elle est devenue une pratique courante en Afrique de l’ouest. Les activistes servent de paratonnerres, de chiens de garde, de porte-voix brutaux. Ils salissent, attaquent. Soyons cependant  honnêtes : l’activisme, comme tant d’autres, n’est pas la cause du mal. Il en est le symptôme. Le vrai problème, c’est l’effondrement des digues professionnelles. C’est l’absence de régulation interne crédible. C’est la faiblesse  de ceux qui savent,  mais se taisent. C’est la résignation de ceux qui n’y croient plus.

Le journalisme ne peut survivre sans exigence, sans formation, sans règles claires. Un métier où tout le monde peut entrer sans rien apprendre est un métier déjà mort. La question n’est donc plus de savoir qui est journaliste et qui ne l’est pas, mais de se demander si nous avons encore le courage de défendre ce que ce mot signifie. Car à ce rythme, ce ne sont plus seulement les intrus qui dicteront la loi. Ce sera le chaos informationnel érigé en norme, et la disparition définitive d’un métier qui fut, autrefois, l’un des derniers remparts contre la déraison.

Dicko Seidina Oumar Journaliste- Historien- Écrivain

Source: https://www.maliweb.net/politique/chroniques

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