Contre La sansure

Guinée : la nation piétinée – quand le pouvoir danse et que nos morts restent sans voix

0

Il y a un mot pour décrire ce que nous voyons aujourd’hui : indécence. Alors que la douleur collective réclamerait dignité, vérité et secours, la junte et son appareil politique ont choisi la mise en scène. À l’approche du référendum du 21 septembre, ministres et hauts fonctionnaires traversent villes et campagnes, affrontent la saison des pluies, chantent et dansent dans la boue pour vendre un « oui » fabriqué sur mesure – une constitution destinée à offrir au putschiste un fauteuil sans échéance. C’est une opération de légitimation orchestrée au mépris du réel : écoles délabrées, hôpitaux manquants, routes effondrées.

Mais que valent ces danses quand la République n’a pas su pleurer ses morts ? Rappelle-toi : dans la nuit du 18 décembre 2023, une explosion et un gigantesque incendie ont ravagé le dépôt pétrolier de Kaloum, au cœur de Conakry. Des dizaines de vies ont été fauchées, des centaines blessés, des quartiers dévastés – et la ville, pour un temps, a retenu son souffle devant l’ampleur du désastre.

Moins d’un an plus tard, le 1ᵉʳ décembre 2024, le stade du 3 Avril à Nzérékoré s’est transformé en tombe collective : une bousculade lors d’un match lié à des manifestations en faveur du pouvoir a coûté la vie à des dizaines, selon le bilan officiel, et – selon des organisations locales et humanitaires – le nombre réel serait bien plus élevé. Les images, les témoignages et les cris de familles brisées ont interpellé le monde ; pourtant, la conduite de l’État et le rôle des forces de l’ordre dans ce drame n’ont pas reçu l’examen impartial qu’exige une telle tragédie.

Et tout récemment, le 19 août 2025, des pluies diluviennes ont provoqué un éboulement meurtrier à Manéah, dans la préfecture de Coyah : des maisons avalées, des familles anéanties, plus d’une dizaine de morts et des dizaines de blessés. La nature a frappé, mais l’État, quand il n’est pas en tournée électorale, peine à organiser des réponses préventives et une prise en charge adaptée.

Le plus insupportable n’est pas que ces catastrophes aient eu lieu – la misère, les accidents et les intempéries font des victimes partout – mais que leur portée morale et politique n’ait pas provoqué la même ferveur mobilisatrice que la campagne du « oui ». Quand le pouvoir se met en marche pour scander un slogan constitutionnel, il y a des bus, des cortèges, des ministres qui se montrent ; quand des quartiers brûlent, quand des stades deviennent des charniers, quand des collines s’effondrent, on embouche moins volontiers la fanfare. Quel calcul cynique : prioriser la vitrine du pouvoir plutôt que le soin des vivants et le deuil des morts.

Éboulement meurtrier à Manéah, dans la préfecture de Coyah : des maisons avalées, des familles anéanties, plus d’une dizaine de morts et des dizaines de blessés.

 

Cette asymétrie révèle la vérité la plus accablante : nous vivons dans une République qui sacralise l’apparence et criminalise la mémoire. La mise en scène électorale devient prétexte à normaliser l’inacceptable ; l’émotion publique est mobilisée pour valider une imposture constitutionnelle, alors que la vraie urgence – santé, sécurité, prévention, justice – reste lettre morte.

Il faut appeler un chat un chat : ce n’est pas seulement la faute d’un homme. C’est la faute d’un système qui a affaibli la conscience civique, qui a laissé l’éducation et la responsabilité citoyenne dépérir, et qui tolère que la solidarité nationale se transforme en instrument de propagande. Tant que les Guinéens accepteront d’être mis en spectacle plutôt que consultés, tant que la compassion se monnayera moins bien que la présence télévisée d’un ministre, nous resterons otages d’une politique de façade.

Ma colère est profonde – et elle est citoyenne. Je refuse que la mémoire des victimes soit piétinée au profit d’un simulacre constitutionnel. À ceux qui marchent dans la boue pour vendre l’éternité d’un pouvoir, je dis : vous ne convaincrez pas nos morts de vous bénir. À mes concitoyens, je dis : que la douleur devienne lucidité. Refusons la comédie. Exigeons la vérité sur Kaloum, sur Nzérékoré, sur Manéah et sur toutes les plaies que l’on tente d’étouffer. Refusons le « oui » qui scelle l’impunité.

La révolution civique commence par un acte de mémoire et de refus : NON à la mascarade, OUI à la dignité des vies perdues.

Aboubacar Fofana, pour une gouvernance responsable.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?