Guinée : peut-on imposer un changement générationnel sans alternance mentale?
La scène politique guinéenne traverse une nouvelle zone de turbulences. La dissolution, le 6 mars 2026, de plus de quarante partis politiques par le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, dont les principales formations du pays comme l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, l’UFR de Sidya Touré ou encore le RPG Arc-en-ciel de l’ancien président Alpha Condé, pour dit-on manquement à leurs obligations, relance avec force le débat sur l’avenir de la démocratie en Guinée.
Cette décision, prise sous le régime militaire dirigé par Mamadi Doumbouya, intervient dans un climat politique déjà marqué par de profondes tensions entre le pouvoir et l’opposition. Elle soulève surtout une interrogation fondamentale : peut-on véritablement parler de renouvellement générationnel lorsque les acteurs historiques sont écartés par des méthodes autoritaires et que les pratiques politiques demeurent inchangées?
Un changement générationnel sous contrainte
Depuis plusieurs années, le discours officiel met en avant la nécessité d’un changement générationnel dans la vie politique guinéenne. L’argument n’est pas sans fondement. Une grande partie de la classe politique actuelle appartient à une génération qui domine la scène publique depuis plusieurs décennies.
Cependant, imposer une relève politique en dissolvant les partis et en marginalisant les anciens acteurs ne garantit en rien l’émergence d’une nouvelle culture politique. Bien au contraire, cette stratégie risque de fragiliser davantage les fondements déjà précaires du pluralisme politique.
Car la question essentielle n’est pas seulement celle de l’âge des dirigeants, mais celle des mentalités et des pratiques qui structurent la vie politique.
Une jeunesse de plus en plus attirée par la politique
À première vue, les conditions d’un renouvellement générationnel semblent pourtant réunies. De plus en plus de jeunes s’intéressent à la politique et cherchent à y jouer un rôle.
Activistes, communicants politiques, syndicalistes ou influenceurs sur les réseaux sociaux : nombreux sont ceux qui considèrent désormais la politique comme un levier d’ascension sociale.
Mais cet engagement croissant ne s’accompagne pas toujours d’une réelle préparation aux responsabilités publiques. Trop souvent, l’engagement politique se limite à une logique de positionnement opportuniste plutôt qu’à une volonté sincère de servir l’intérêt général.
Dans certains cas, la frontière entre conviction politique et opportunisme politique devient floue. Ceux qui hier dénonçaient un dirigeant peuvent devenir aujourd’hui ses plus fervents défenseurs, dès lors que des intérêts matériels ou des perspectives de carrière entrent en jeu.
Ce phénomène nourrit une perception largement répandue dans l’opinion : en politique, la cohérence idéologique cède trop souvent la place aux ambitions personnelles.
La tentation du discours politique violent
Un autre phénomène préoccupant concerne la nature du discours politique.
Chez certains jeunes acteurs politiques, l’engagement public se traduit davantage par l’invective, la confrontation permanente ou la surenchère verbale que par un débat argumenté et constructif.
L’insolence, la démagogie, les discours identitaires ou l’ethnocentrisme deviennent parfois des outils de mobilisation politique sont les règles.
Pourtant, la politique devrait être avant tout un espace de dialogue et de construction collective. Elle devrait mettre en avant ce qui rassemble les citoyens : les valeurs communes, la vision du développement et les engagements envers les populations.
Une responsabilité partagée par les partis politiques
Cette situation ne relève pas uniquement de la responsabilité de la jeunesse et de l’État guinéen .
Les partis politiques eux-mêmes ont largement contribué à cette dérive. Dans de nombreuses formations politiques, les jeunes militants sont davantage utilisés comme instruments de mobilisation électorale ou comme relais de communication que comme futurs cadres politiques.
Peu de partis disposent de véritables structures de formation capables de préparer les jeunes à la gestion des affaires publiques, au leadership ou à la culture démocratique.
L’essor des réseaux sociaux a encore accentué ce phénomène, en favorisant la diffusion rapide de discours polarisants et émotionnels.
Le rôle ambigu d’une partie de la diaspora
La diaspora guinéenne, souvent très active dans les débats politiques, joue également un rôle ambivalent.
Si certains de ses membres tentent d’apporter une réflexion critique et constructive sur la gouvernance du pays, d’autres reproduisent les mêmes pratiques malsaines qu’ils dénoncent, parfois dans l’espoir d’obtenir une position ou une opportunité
Ce paradoxe contribue à maintenir le système politique dans ses dysfonctionnements au lieu d’encourager les réformes profondes dont le pays a besoin.
Sans transformation des mentalités, le changement restera un slogan
Dans ces conditions, l’idée d’une alternative générationnelle risque de rester un simple slogan politique.
Remplacer une génération par une autre ne suffira pas si les mêmes pratiques — corruption, clientélisme, népotisme, transhumance politique — continuent de marquer le fonctionnement du pouvoir.
L’expérience récente montre d’ailleurs que la jeunesse au pouvoir n’est pas automatiquement synonyme de gouvernance vertueuse. En Guinée, plusieurs observateurs estiment que les quatre années de gestion du régime actuel ont vu persister, voire s’aggraver, certaines pratiques politiques dénoncées depuis longtemps:(corruption, violences d’Etat, violation graves des droits de l’homme, enrichissement illicite des membres du CNRD et du gouvernement, népotisme, clientélisme, ethnicité, médiocrité et mauvaise gouvernance).
Cela confirme une réalité simple : la question centrale n’est pas l’âge des dirigeants, mais leur vision, leur intégrité et leur conception du service public.
Repenser l’engagement politique de la jeunesse
Au fond, vouloir une alternative générationnelle sans transformation des mentalités revient à vouloir une chose et son contraire.
La dissolution des partis politiques pose donc une question plus large : celle de l’avenir du processus démocratique en Guinée.
Pour espérer construire une nouvelle génération de leaders capables de gérer les ressources du pays de manière juste et équitable, la jeunesse guinéenne devra repenser son rapport à la politique.
Cela suppose de placer au cœur de l’engagement public la compétence, la culture politique, l’éthique et le sens de la responsabilité citoyenne.
Car une véritable relève politique ne se décrète pas par des décisions administratives. Elle se construit patiemment, à travers la formation, la maturité démocratique et l’exigence de responsabilité.
Sans cette transformation profonde des mentalités, le changement générationnel risque de n’être qu’un simple remplacement d’acteurs au sein d’un système qui, lui, resterait inchangé.
Un Édito de Aissatou Cherif Baldé-Diallo
Source: https://african-panorama.com/
