Contre La sansure

Guinée : quand la bureaucratie étouffe l’avenir (Par Elhadj Aziz Bah)

0

« Les nations ne meurent pas seulement de leurs crises politiques ; elles s’éteignent aussi dans les lenteurs de leurs administrations » nous rappelle le célèbre Hannah Arendt.

Il existe en Guinée une tragédie silencieuse dont on parle peu, mais que chaque citoyen expérimente : le temps perdu. Non pas le temps abstrait des calendriers, mais celui, bien réel, des projets retardés, des décisions bloquées, des opportunités dissipées. Pendant que le pays débat, espère et s’impatiente, la machine administrative, elle, ralentit, détourne, immobilise.

La bureaucratie guinéenne n’est plus un simple dysfonctionnement technique ; elle est devenue un problème de développement. Elle ne freine pas seulement l’action publique, elle déforme les priorités, érode la confiance et, plus grave encore, étouffe l’avenir.

Les exemples sont partout, presque banals tant ils se répètent. Un hôpital régional annoncé avec emphase, puis figé dans un enchevêtrement de validations, de contre-validations et de procédures opaques. Une route stratégique dont les travaux s’interrompent brutalement, non pour des raisons techniques, mais parce qu’un arbitrage administratif tarde ou qu’un circuit financier s’enlise. Des infrastructures scolaires livrées sans enseignants, ou des enseignants recrutés sans salles de classe prêtes à les accueillir. À chaque fois, le même scénario : la décision existe, l’exécution vacille.

Dans un pays confronté à des urgences sociales massives, ces lenteurs ne sont pas anodines. Elles ont un coût humain. Derrière un chantier inachevé, il y a des patients sans soins. Derrière un projet agricole retardé, il y a des revenus qui s’effondrent. Derrière une réforme différée, il y a une génération qui attend.

Le mal est connu. L’administration demeure prisonnière de circuits excessivement lourds, conçus davantage pour contrôler que pour produire. Les projets urgents peuvent nécessiter un à deux ans avant d’entrer en phase opérationnelle. Ce délai, qui devrait scandaliser dans toute économie aspirant à l’émergence, semble presque normalisé. Or, dans la compétition mondiale pour les investissements,
la crédibilité d’un État se mesure à sa capacité d’agir vite et bien. Un État lent décourage. Un État imprévisible inquiète. Un État inefficace appauvrit.

À cette inertie procédurale s’ajoute un autre verrou, plus profond : la fragmentation décisionnelle. Les centres de pouvoir se multiplient, se chevauchent, parfois se neutralisent. Les ministères évoluent trop
souvent en silos, défendant leurs périmètres plutôt que servant une stratégie commune. La
coordination devient exceptionnelle alors qu’elle devrait être systémique.

Cette culture administrative de la verticalité et du cloisonnement produit des absurdités coûteuses :
programmes lancés sans interconnexion, investissements mal synchronisés, politiques publiques privées d’effets cumulés. L’État agit, mais sans cohérence. Il dépense, mais sans impact maximal. Il annonce, mais sans transformation durable.

Le célèbre de Peter Drucker nous rappelle : « Il n’y a rien de plus inutile que de faire efficacement ce qui ne devrait pas être fait du tout ».

La réforme de l’architecture gouvernementale et administrative n’est donc pas un luxe institutionnel ; elle est une nécessité fonctionnelle. Simplifier les circuits, clarifier les responsabilités, réduire les strates décisionnelles : ces choix relèvent moins de la politique que de la survie organisationnelle. Aucun pays ne se développe durablement avec une administration conçue pour ralentir ses propres décisions.

La digitalisation constitue, à cet égard, un tournant décisif. Une administration où les dossiers circulent encore physiquement, où une absence individuelle peut bloquer toute une chaîne de traitement, où la traçabilité dépend de pratiques manuelles, est une administration structurellement vulnérable. La transformation numérique permet non seulement d’accélérer les procédures, mais aussi de sécuriser les processus, de limiter l’arbitraire et de renforcer la transparence.

Mais la technologie ne remplacera jamais la volonté. Le défi fondamental reste culturel. Il implique de rompre avec la mentalité de forteresse institutionnelle, de valoriser la performance collective et d’installer une véritable éthique de résultat. Gouverner, ce n’est pas gérer des procédures ; c’est produire des effets concrets dans la vie des citoyens.

La Guinée ne manque ni de ressources ni de potentiel. Ce qui lui fait défaut, trop souvent, c’est un État capable de convertir ses décisions en réalisations rapides, visibles et cohérentes. Tant que la bureaucratie continuera d’imposer son tempo au pays, le développement restera une promesse fragile, toujours annoncée, rarement ressentie.

Car au fond, la question est brutale dans sa simplicité : combien d’opportunités un pays peut-il se permettre de perdre avant que l’avenir lui-même ne se lasse d’attendre ?

A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, et rien que d’arguments.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?