Contre La sansure

Guinée : quand le silence du pouvoir nourrit la rumeur et que la jeunesse se perd Par Elhadj Aziz Bah

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Nos sages du Fouta l’ont toujours dit : « Quand la parole n’est plus tenue par la sagesse, elle devient une arme contre la communauté. »

La Guinée s’est progressivement imposée, au fil des années, comme une véritable république des rumeurs, de l’improvisation et des opportunismes assumés. Il suffit de s’attarder quelques instants sur les réseaux sociaux pour mesurer l’ampleur du mal : une parole débridée, souvent haineuse, rarement responsable, presque toujours déconnectée de l’intérêt collectif. À bien des égards, le Guinéen semble avoir appris à cultiver la méfiance envers l’autre, la jalousie envers les siens et une obsession maladive pour le gain matériel immédiat.

« Celui qui jalouse son frère scie la branche sur laquelle il est assis » nous rappelle ce proverbe mandingue.

L’avenir d’une nation se lit d’abord dans l’état de sa jeunesse. C’est elle qui porte l’élan, l’imagination et
l’espérance. Pourtant, en Guinée, cette jeunesse est largement abandonnée à son sort. Privée d’emplois dignes et d’un système éducatif solide, elle s’enlise dans l’oisiveté numérique, happée par les réseaux sociaux et abreuvée de discours creux. De prétendus blogueurs, érigés en oracles modernes, fabriquent et diffusent des rumeurs sur mesure, dictées par leurs appartenances politiques ou leurs intérêts du moment, sans souci de vérité ni de responsabilité.

Mais il serait trop facile et intellectuellement malhonnête de faire porter l’entière responsabilité de cette dérive à une jeunesse désorientée. Il existe des règles tacites, universelles, qui ne figurent dans aucun texte mais qui s’imposent à tous ceux qui exercent le pouvoir. Lorsqu’elles sont ignorées, l’indignation s’installe et le doute prospère. Le silence prolongé et la posture récente du président de la transition, Mamadi Doumbouya, relèvent précisément de ces manquements qui troublent l’opinion. Qui conseille réellement le Président ? Novices improvisés ou stratèges de l’ombre ? À ce stade, le flou demeure, et le doute s’installe.

Un pouvoir qui ne parle pas crée un vide. Et ce vide, inévitablement, est comblé par les rumeurs, les spéculations et les interprétations hasardeuses, jusqu’à désorienter le peuple. Le silence n’apaise pas ;
il inquiète. Il ne protège pas ; il fragilise. Dans un pays déjà miné par la défiance, l’absence de
communication claire devient un facteur aggravant, un accélérateur de soupçons et de fantasmes.
« Là où la parole du chef manque, le bruit prend le commandement » dit la sagesse africaine.
Cette dérive n’est pas nouvelle. De Lansana Conté à Mamadi Doumbouya, en passant par Alpha
Condé, une constante demeure : la propension presque obsessionnelle du guinéen à inventer des
maladies graves aux dirigeants du pays. Tantôt, on annonce des évacuations sanitaires spectaculaires,
dignes des scénarios les plus extravagants d’Hollywood. La rumeur devient alors une arme politique,
un substitut paresseux à l’analyse, un refuge commode pour ceux qui refusent l’effort de la pensée
critique.
Dans ce climat délétère, la critique constructive a cédé la place aux attaques personnelles. Le débat
d’idées a été remplacé par le procès des individus. Au lieu de s’attaquer aux racines d’un système moribond et profondément corrompu, on préfère s’en prendre aux personnes, non pour leurs actes ou leurs politiques, mais simplement parce qu’elles occupent des positions convoitées.

Or, un gouvernement véritablement responsable est celui qui sert, qui informe et qui protège. Il assume le devoir de vérité, communique avec clarté et agit dans la transparence, conformément aux lois et aux règles établies. Gouverner, ce n’est pas seulement décider ; c’est aussi expliquer, rassurer et rendre
compte.

Voilà le visage préoccupant de la Guinée contemporaine : un pays qui se combat lui-même, qui s’épuise dans des querelles stériles et qui peine à regarder ses véritables maux en face. Il est urgent de changer de mentalité, à tous les niveaux, citoyens comme dirigeants. Faute de cette prise de conscience collective, la Guinée restera longtemps prisonnière d’elle-même, enchaînée non par le manque de ressources, mais par l’absence de lucidité, de responsabilité et de vision partagée.

« Le pays ne tombe pas tout seul ; ce sont ses fils qui le font tomber. Mais ce sont aussi eux qui
peuvent le relever » nous rappelle la sagesse chinoise.

A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, et rien que d’arguments.

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