Guinée : une liste de disparitions forcées qui met en lumière la répression sous la junte, après une élection verrouillée
Un document compilant des cas de kidnappings et de disparitions forcées en Guinée sous le régime du CNRD circule depuis quelques jours parmi des organisations citoyennes et des défenseurs des droits humains. Cette liste, que KoumaMedia a pu consulter, recense plus d’une quinzaine de disparitions survenues entre 2023 et 2026, impliquant militants politiques, journalistes, blogueurs, figures culturelles et même des enfants.
Sa publication intervient dans un contexte politique particulièrement tendu : la junte militaire, arrivée au pouvoir par un coup d’État, vient de s’octroyer une légitimité institutionnelle à travers une élection présidentielle organisée à huis clos, sans opposition, sans observateurs indépendants et sous un climat de peur généralisée.
Une répression ciblée contre les voix critiques
La liste documente un mode opératoire récurrent : enlèvements nocturnes, hommes encagoulés, véhicules non immatriculés, interventions menées par des unités mixtes mêlant gendarmerie et forces spéciales. Dans tous les cas recensés, les familles affirment n’avoir reçu aucune information officielle sur le lieu de détention ou l’état de santé des disparus.
Militants politiques et figures de la société civile
Parmi les cas les plus emblématiques figure celui d’Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, coordinateur du FNDC, enlevé à son domicile le 9 juillet 2024. Selon plusieurs témoins, une équipe composée de gendarmes et d’éléments des forces spéciales a procédé à l’opération. Depuis, aucune trace.
Le même jour, Mamadou Billo Bah, autre responsable du FNDC, a été kidnappé au même endroit.
En septembre 2025, deux militants de l’UFDG, Mamadou Bori Barry (Mabori) et Elhadj Abdoulaye Diallo, ont été enlevés respectivement à Nongo et à Bambeto, à la veille d’une manifestation des Forces vives.
Journalistes et proches de journalistes
Le 3 décembre 2024, Habib Marouane Camara, journaliste et fondateur du site lerevelateur.com, a été enlevé à Lambanyi alors qu’il se rendait à un rendez-vous professionnel. Connu pour ses prises de position critiques, il demeure introuvable.
En septembre 2025, Elhadj Adama Keïta, père du journaliste exilé Babila Keïta, a été enlevé à son domicile à N’Zérékoré. Selon ses proches, il aurait été ciblé en raison des activités de son fils.
Blogueurs, artistes et figures culturelles
Le blogueur Alpha Ousmane Diallo, dit Gnelloye, a été enlevé en novembre 2024 à Cobaya par des hommes lourdement armés. Le griot Djeliman Kouyaté a disparu en juin 2025. Le féticheur Mofa Sory Dounoh, connu pour avoir prédit un coup d’État contre la junte, est porté disparu depuis 2023.
Enfants et proches d’opposants
La liste révèle également des enlèvements visant des mineurs, une évolution particulièrement alarmante.
Le 16 novembre 2025, trois membres de la famille du chanteur et activiste exilé Elie Kamano — ses enfants Faaoulan et Robert, ainsi que son jeune frère Sâa Fomba, par ailleurs gendarme— ont été enlevés à leur domicile par des hommes en tenue de gendarmes.
En janvier 2026, Sékou Camara, fils d’un responsable local de l’UFDG, a été enlevé à Bentouraya après que les ravisseurs n’ont pas trouvé son père. Il aurait été blessé par balles avant d’être emporté.
Une élection sans »adversaires crédibles », un climat de peur permanents
Ces disparitions surviennent alors que la junte vient d’organiser une élection présidentielle largement critiquée par les acteurs politiques et les organisations de défense des droits humains.
Le scrutin s’est déroulé sans candidats d’opposition sérieux et dans un environnement où toute contestation était étouffée.
Pour plusieurs analystes, cette élection a servi à “blanchir” un pouvoir issu d’un coup d’État, tandis que les disparitions forcées ont contribué à neutraliser les voix dissidentes.
Aucune autorité n’a, à ce jour, reconnu l’existence de ces enlèvements. Les familles, souvent réduites au silence par la peur, réclament la publication d’un registre officiel des personnes détenues et l’ouverture d’enquêtes indépendantes.
Des organisations locales et internationales appellent à : la fin des arrestations extrajudiciaires, la protection des journalistes et militants, la mise en place de mécanismes de surveillance indépendants.
Les auteurs du document précisent que cette compilation n’est pas exhaustive. Plusieurs cas n’ont pas encore pu être documentés, faute de témoignages ou de preuves accessibles dans un contexte de surveillance accrue.
