« Il est important de continuer à travailler sur la mémoire de l’esclavage »
DW : Myriam Cottias, depuis quand travaillez-vous sur l’esclavage et pourquoi ?
Myriam Cottias : Alors je travaille depuis de nombreuses années maintenant sur la question de la traite et de l’esclavage, qui sont deux phénomènes différents et qu’il faut différencier puisque la traite, c’est le commerce des captifs africains vers les Amériques et dans l’océan Indien. Et l’esclavage, c’est la mise en servitude dans les plantations notamment de ces captifs africains.
DW : Comment peut-on qualifier la traite négrière ?
Myriam Cottias : C’est dans l’esclavage que vont se créer les catégories raciales de blancs et de noirs, mais aussi que vont se créer toutes ces catégories dépréciatives, c’est à dire qui associent à un statut d’esclave une couleur et qui dans le même temps, associent des considérations dépréciatives sur un angle moral aux personnes mises en esclavage.
DW : Qu’est ce qui s’est passé pendant cette traite négrière ?
Myriam Cottias : La traite négrière s’explique par le développement économique des colonies atlantiques, principalement avec une économie du sucre qui a été accompagnée par l’économie du café, mais qui a été précédée par l’économie de l’indigo.
Et avec la colonisation des terres américaines notamment, il va y avoir la création de ces économies de plantations où sont mis en servitude et en domination à la fois de travail mais aussi de vie, des personnes qui sont issues du continent africain et qui, petit à petit, bien qu’on ait une mortalité qui soit extrêmement importante, vont aussi s’enraciner dans les colonies américaines et vont constituer ce qu’on appelle actuellement la catégorie des afrodescendants.
DW : Que représente pour vous le dépôt par le Ghana de cette résolution ?
Myriam Cottias : Je voudrais en appeler d’abord à une loi qui a été passée en France et qui est la loi dite « Taubira », qui a été passée en 2001, qui reconnaît que l’esclavage et la traite transatlantique et dans l’océan Indien sont des crimes contre l’humanité. Le crime contre l’humanité, c’est la plus haute imputation dans les crimes qui est reconnue par le droit. Le droit international. Là où je m’interroge, c’est sur le qualificatif de pire crime contre l’humanité. Et c’est là où j’apporte un bémol, en tout cas en termes de morale et en termes aussi d’équilibre entre les crimes contre l’humanité, où il ne me semble pas nécessaire, en fait, d’induire une hiérarchie dans ces normes.
DW : C’est vrai, vous avez évoqué un sujet, surtout que certains pensent que le génocide est encore plus important que la traite négrière.

Myriam Cottias : Il n’y a rien de plus important. Mais on ne peut absolument pas dire que la Shoah était plus importante que les crimes commis par la traite et par l’esclavage. Et c’est bien pour ça que je dis qu’il est absolument nécessaire de ne pas introduire de hiérarchie.
Je crois qu’il est nécessaire d’arrêter de dire que la Shoah était plus importante que l’esclavage et la traite. C’est totalement faux. Ce qui permet de penser cela, c’est le fait qu’on ait une proximité temporelle avec le génocide et qu’il y ait encore des personnes qui peuvent venir témoigner de ce que c’est que le génocide, alors que bien sûr, dans la traite et l’esclavage, on est à échéance de 170 ans. Si on parle de la France et de l’abolition de l’esclavage, et donc il n’y a pas cette possibilité de témoignage. Cependant, les recherches historiques témoignent et argumentent et documentent la violence, la tyrannie et la suprême violence dans l’esclavage et dans la traite. L’esclavage a des effets qui sont des effets délétères, c’est à dire que ça a des effets de blocages sociétaux, de blocages politiques dans les sociétés d’Afrique.
DW : Donc il est important de continuer à travailler sur la mémoire de l’esclavage ?
Myriam Cottias :Il est important de travailler sur l’histoire de l’esclavage parce que l’histoire permet d’établir des réflexions, des analyses qui sont scientifiques, c’est à dire qui s’appuient soit sur des documents écrits quand il en existe, soit sur des témoignages, soit sur des enquêtes. Donc l’histoire de l’esclavage, elle a beaucoup été écrite, mais elle doit être connue par le plus grand public. Et ce qui doit être pris en compte, c’est la mémoire de l’esclavage. La mémoire, ce sont les effets dans le contemporain d’une situation passée.
