INTELLIGENCES ARTIFICIELLES GENERATIVES : La fin de la preuve par l’image ?
Pendant plus d’un siècle, la photographie et la vidéo ont incarné une promesse simple selon laquelle, voir, c’était savoir. Mais à l’ère des intelligences artificielles génératives, capables de fabriquer des images et des vidéos indiscernables du réel, cette certitude vacille. Ce bouleversement silencieux ne concerne pas seulement la technologie. Il touche la justice, le journalisme, la politique et notre capacité collective à nous accorder sur des faits communs. L’image ne prouve plus. Et ce basculement change tout.
Pendant longtemps, une image suffisait à clore un débat. Une photographie prise à la hâte, parfois floue, parfois mal cadrée, faisait taire les doutes. Une vidéo amateur, tremblante, filmée avec un téléphone portable, pouvait renverser une version officielle, déclencher une enquête, provoquer une onde de choc politique. L’image était imparfaite. Mais elle était perçue comme honnête. Elle semblait capturer le réel tel qu’il était, sans filtre, sans intention.
CETTE EPOQUE TOUCHE A SA FIN
Le basculement ne s’est pas produit en un jour. Il s’est installé progressivement, presque à bas bruit. Les premières alertes ont été accueillies avec amusement. Les deepfakes faisaient sourire. Des vidéos de célébrités dont les lèvres ne collaient pas tout à fait aux paroles. Des montages grossiers, facilement repérables. On y voyait surtout une curiosité technologique, parfois un outil de satire. Puis les choses ont changé. Rapidement. Brutalement.
Les intelligences artificielles génératives ont franchi un seuil. Elles ne se contentent plus d’imiter le réel. Elles le reconstruisent. Elles reproduisent les visages avec une précision troublante. Les regards, les micro-expressions, les hésitations de la voix. Elles intègrent même les défauts, notamment, le grain de l’image, la mauvaise lumière, le flou involontaire. Ce qui était autrefois un signe d’authenticité devient un argument de crédibilité fabriqué.
LE FAUX A APPRIS A RESSEMBLER AU VRAI
Aujourd’hui, il est possible de faire dire n’importe quoi à n’importe qui. De placer une personne dans une situation où elle n’a jamais été. De créer un événement qui n’a jamais existé, mais dont les images semblent irréfutables. Ce n’est plus un outil réservé aux laboratoires de recherche ou aux grandes puissances. C’est une technologie accessible, diffusée, banalisée.
LES PREMIERES VICTIMES SONT SOUVENT INVISIBLES
Un dirigeant d’entreprise reçoit un appel vidéo. À l’écran, le visage est celui de son directeur financier. La voix est la bonne. Le ton est pressant. Un virement doit être effectué en urgence. Quelques minutes plus tard, l’argent a disparu. Une mère reçoit une vidéo de son fils. Il est paniqué. Il demande de l’aide. L’émotion est réelle. La vidéo ne l’est pas. Mais cela suffit.
DANS CES SITUATIONS, L’IMAGE NE RASSURE PLUS. ELLE PIEGE
Pourtant, ces escroqueries spectaculaires ne sont que la partie visible du problème. Le véritable danger est plus profond. Il concerne notre capacité collective à établir des faits communs.
Pendant des décennies, la vidéo a été l’arbitre ultime du débat public. « On l’a vu », disait-on. Cette phrase avait valeur de verdict. Désormais, elle ne suffit plus. Face à une vidéo compromettante, la réaction est presque devenue automatique : « C’est peut-être un deepfake ». Parfois, ce simple doute suffit à neutraliser un fait pourtant avéré.
Les chercheurs parlent du « dividende du menteur ». Quand tout peut être falsifié, même le vrai devient contestable. Le mensonge gagne non pas parce qu’il est crédible, mais parce que la vérité devient impossible à établir avec certitude.
LA JUSTICE SE RETROUVE EN PREMIERE LIGNE
Dans de nombreux pays, les tribunaux revoient leurs standards de preuve. Une vidéo ne peut plus être acceptée sans un travail d’authentification approfondi. Métadonnées, chaîne de conservation, analyses techniques. L’image seule ne suffit plus. Cette prudence est nécessaire. Mais elle a un coût. Les procédures s’allongent. Les procès se complexifient. Et le doute bénéficie souvent à celui qui conteste le plus fort. La question n’est plus seulement : « Cette image est-elle vraie ?» Elle devient : « Peut-on encore le démontrer de manière convaincante ?»
LES JOURNALISTES AUSSI DOIVENT REAPPRENDRE LEUR METIER
Longtemps, l’image a été un allié. Une preuve. Un renfort du récit. Aujourd’hui, elle est un terrain miné. Chaque photo, chaque vidéo amateur, chaque capture d’écran doit être examinée avec suspicion. Les rédactions investissent dans des équipes spécialisées. Elles croisent les sources. Elles analysent les ombres, les reflets, les incohérences invisibles à l’œil nu. Elles ralentissent parfois la publication, au risque d’être dépassées par la concurrence.
Le journalisme perd en vitesse ce qu’il tente de regagner en fiabilité. Mais cette exigence ne concerne plus seulement les professionnels. Elle s’impose à tous.
Le public est désormais sommé de douter. De vérifier. D’évaluer. Dans un flux continu d’images et de vidéos, chacun devient juge, sans toujours disposer des outils nécessaires. La fatigue informationnelle s’installe. Le scepticisme devient un réflexe. À force de douter de tout, on finit parfois par ne plus croire en rien.
Ce climat est fertile pour les récits complotistes. Il affaiblit la parole institutionnelle. Il brouille la frontière entre information et manipulation. La vérité ne disparaît pas. Elle devient simplement plus difficile à distinguer. Face à cette crise, les réponses technologiques existent. Mais elles sont imparfaites.
Des systèmes de détection tentent d’identifier les contenus générés par IA. D’autres misent sur le marquage à la source à travers des signatures numériques, filigranes invisibles, certificats d’authenticité. L’objectif est de prouver qu’un contenu est réel plutôt que de démontrer qu’il est faux. Une inversion du raisonnement.
Ces solutions restent fragiles. Elles peuvent être contournées. Et surtout, elles supposent une adoption massive et coordonnée à l’échelle mondiale. Un défi politique autant que technique.
Car derrière la question de l’image se cache celle du pouvoir.
Qui décide de ce qui est vrai ?
Qui certifie ?
Qui fait autorité ?
Autrefois, la caméra semblait neutre. Aujourd’hui, elle est programmable. Le réel devient une variable. Celui qui maîtrise les outils de fabrication du faux détient un levier redoutable. Ce levier peut servir à créer, à divertir, à raconter autrement. Mais aussi à manipuler, à déstabiliser, à discréditer.
POURTANT, TOUT N’EST PAS PERDU
La fin de la preuve par l’image n’est pas la fin de la vérité. C’est la fin d’une illusion. Celle d’un accès direct et automatique au réel. L’image n’a jamais été totalement objective. Elle était simplement plus difficile à falsifier. Ce que nous perdons en naïveté, nous pouvons le regagner en méthode. Le futur de la preuve sera composite. Contextuel. Collectif. Une image comptera encore. Mais elle devra être accompagnée. D’un témoignage. D’une source fiable. D’un faisceau d’indices convergents. Voir ne suffira plus. Il faudra comprendre. Nous entrons dans une époque où la vérité ne s’impose plus par évidence, mais par rigueur. Où la confiance ne se donne plus. Elle se construit. Lentement. Exigeamment.
L’image reste puissante. Mais elle n’est plus souveraine. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, une chance, celle de réapprendre à penser avant de croire.
Alioune BA
Spécialiste en Ethique de l’IA
baalioune87@gmail.com
Source: https://www.dakaractu.com
