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La Corne de l’Afrique : nouvelle terre de bataille d’influence entre les monarchies du Golfe

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La Corne de l’Afrique s’impose comme l’un des nouveaux « terrain d’affrontement » de la compétition stratégique entre Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Israël et puissances régionales. Une lutte d’influence qui fragilise des États déjà instables et fait planer le risque d’un conflit élargi en mer Rouge.

Des ouvriers observent le paysage depuis le navire Al-Hedaida, amarré au port de Berbera, exploité par DP World, une entreprise détenue majoritairement par le gouvernement de Dubaï, aux Émirats arabes unis, le 1er avril 2018. (Photo AP/Malak Harb)

Composée de l’Éthiopie, de la Somalie, du Somaliland, de Djibouti et de l’Érythrée, voisine du Soudan, la Corne constitue la pointe orientale du continent africain, face à la mer Rouge qui la sépare du monde arabe.
Située entre l’océan Indien, la mer Rouge et le le canal de Suez, la Corne concentre désormais intérêts militaires, énergétiques et commerciaux. Selon African Arguments, plus de 10% du commerce mondial transite par cette zone. Cette situation attire naturellement des puissances extérieures, avec leurs rivalités.

Sur les hauteurs de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, les grues s’activent autour du futur palais de la Primature. Le chantier est en partie financé par les Émirats arabes unis, omniprésents dans la région dite de la Corne de l’Afrique, comme plusieurs monarchies du Golfe. Une présence qui dépasse largement les investissements économiques.

Selon Anna Jacobs, spécialiste du Golfe, la région est devenue “un terrain d’affrontement crucial dans la compétition géopolitique et géoéconomique” pour ces pétromonarchies.

Au Soudan, ils sont accusés d’armer les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), qui combattent l’armée régulière depuis 2023 et sont accusés de massacres contre la population civile. Un soutien que nie officiellement Abou Dhabi.

Au Somaliland, les Émirats ont investi dans plusieurs ports stratégiques, notamment Berbera via le géant logistique DP World, qui y a engagé “des centaines de millions de dollars”. Le port est complété par un aéroport placé sous contrôle émirati, selon des sources locales.

Mais ce développement alimente les tensions régionales.

Somaliland, une reconnaissance stratégique 

C’est la reconnaissance du Somaliland par Israël fin décembre 2025 qui a servi de catalyseur. Selon African Arguments, cette décision “continue d’avoir des répercussions sur la géopolitique en pleine mutation de la mer Rouge”. Pour Mogadiscio, ce territoire fait toujours partie intégrante de la Somalie.

Selon la BBC la Somalie accuse Abou Dhabi d’avoir joué “un rôle en coulisses” dans cette reconnaissance. Le gouvernement somalien a donc annoncé l’annulation de tous ses accords portuaires et sécuritaires avec les Émirats. Le président Hassan Sheikh Mohamud a même déclaré : “Nous entretenions de bonnes relations avec les Émirats arabes unis, mais malheureusement, ils ne nous ont pas considérés comme une nation indépendante et souveraine”. 

Mais cette décision reste surtout symbolique. Mogadiscio ne contrôle ni le Somaliland ni les ports du Puntland ou du Jubaland, deux régions semi-autonomes de la Somalie.

Le groupe émirati DP World a d’ailleurs confirmé que ses opérations à Berbera se poursuivaient normalement.

Derrière cette crise somalienne, se dessine une fracture plus large entre les monarchies du Golfe.

Autrefois alliées contre les Houthis au Yémen, l’Arabie saoudite et les Émirats s’opposent désormais sur plusieurs fronts, du Soudan à la mer Rouge. L’alliance s’est fissurée, pour imploser ouvertement il y a un mois, avec le bombardement par Riyad d’une cargaison d’armes présumées destinées au Yémen et en provenance des Émirats.

Selon une source gouvernementale somalienne, Riyad préparerait “un accord militaire tripartite entre la Somalie, l’Arabie saoudite et l’Égypte”, sans confirmation officielle.

L’Arabie saoudite, traditionnellement concentrée sur « le soutien aux institutions étatiques et au statu quo », selon Anna Jacobs, passe désormais à l’offensive contre son nouvel ennemi, y compris dans la Corne de l’Afrique.

Israël pourrait également chercher à utiliser le port de Berbera comme base pour frapper les Houthis du Yémen, alliés de l’Iran, qui menacent son territoire. Mais sa reconnaissance du Somaliland, une première attendue de longue date pour ce territoire, fragilise fortement l’État somalien, aux abois après deux décennies de combat face aux islamistes shebab, groupe armé proche d’Al-Qaïda.

Pour Biraanu Gammachu, analyste éthiopien, cette implication croissante “ne fait qu’entretenir l’instabilité”. « Ce sont des relations asymétriques, entre des pays pétroliers puissants et des États qui dépendent de l’aide internationale », et leur ascendant sur les pays de la Corne de l’Afrique est « préoccupant », souligne-t-il.

Abou Dhabi est, de son côté, prêt à « prendre des risques » pour essayer de « façonner l’ordre régional », estime Anna Jacobs. Mais cette posture diplomatique l’éloigne encore plus de l’Arabie saoudite, autrefois un solide allié.

L’Ethiopie, au coeur d’une rivalité

Le géant de la zone, l’Éthiopie, deuxième État le plus peuplé d’Afrique avec quelque 130 millions d’habitants, est tout aussi concerné.

Depuis l’arrivée au pouvoir en 2018 du Premier ministre Abiy Ahmed, les Émirats, outre le palais de la Primature, y ont multiplié les investissements, notamment un prêt de 3 milliards de dollars en 2018 ou un accord en 2023 pour un échange de devises qui a permis de soutenir la monnaie éthiopienne, faisant de l’Éthiopie « un Etat vassal », affirme Cameron Hudson, ancien analyste Afrique pour la CIA, l’une des agences de renseignements américaines.

Les tensions avec l’Érythrée et l’Égypte, déjà opposées à Addis-Abeba sur le barrage du Nil, se superposent désormais aux rivalités du Golfe.

Dans un tel cadre, une implication directe de l’Éthiopie dans le conflit au Soudan pousserait « très certainement » l’Érythrée « à s’impliquer plus directement dans le soutien à l’armée soudanaise et à renforcer ses propres opérations d’influence en Éthiopie », avertit Cameron Hudson, qui s’alarme : « Cela pourrait très rapidement dégénérer en un conflit régional. »

Selon African Arguments, la Corne et le Golfe ne forment plus deux espaces distincts mais “un nouveau point de convergence géopolitique”.

Cette convergence transforme la Mer Rouge en un carrefour stratégique dans lequel États du Golfe et pays africains y défendent chacun leurs intérêts sécuritaires.

Les Émirats arabes unis multiplient les investissements portuaires et soutiennent des acteurs locaux au Somaliland ou au Puntland. La Turquie renforce sa présence militaire en Somalie. L’Égypte consolide ses partenariats sécuritaires avec Mogadiscio et Asmara pour ralentir l’Éthiopie. Israël veut un allié face aux Houthis du Yémen.

Les infrastructures locales sont à la fois des leviers économiques et des outils d’influence militaire. “Ce sont des relations asymétriques, entre des pays pétroliers puissants et des États qui dépendent de l’aide internationale”, souligne l’analyste éthiopien Biraanu Gammachu.

Source: https://information.tv5monde.com/afrique

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