La Guinée et le fardeau de l’Histoire : De l’illusion providentielle à l’action collective.
Il est un cycle qui ne se brise point, un refrain lancinant qui, de décennie en décennie, enchaîne la Guinée à son destin immobile. À chaque avènement d’un pouvoir, le peuple retient son souffle, espérant que cette fois-ci, enfin, l’histoire prendra un autre cours. Mais comme l’éternel retour de Sisyphe poussant son rocher, la nation se heurte aux mêmes promesses, aux mêmes désillusions, aux mêmes visages que l’on croyait nouveaux mais qui, bien souvent, ne sont que d’anciennes ombres recyclées.
Et lorsque les solutions s’épuisent, lorsque la conscience s’émousse, le peuple, dans un dernier recours, lève les mains au ciel. Il invoque la clémence divine comme l’on invoque la pluie sur une terre stérile, oubliant que même la pluie ne fertilise que la terre labourée. Comme le dit Saint-Augustin : “Dieu qui t’a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi.” L’élévation spirituelle n’a jamais dispensé de l’effort ; elle l’accompagne, elle l’inspire, mais elle ne saurait le remplacer.
*L’illusion du messie politique*
L’un des poisons les plus insidieux qui gangrènent la politique guinéenne est cette habitude de chercher en un homme la rédemption collective. À chaque crise, on scrute l’horizon à la recherche du sauveur, comme si l’éveil d’une nation pouvait dépendre d’une seule âme. C’est là une illusion tragique, un mirage qui éloigne du véritable combat : celui de la construction collective. Les peuples qui ont arraché leur destin des griffes du déclin ne l’ont pas fait en idolâtrant un homme, mais en bâtissant des institutions solides, en forgeant une conscience civique, en plaçant l’effort au-dessus de l’attente.
Dans les sociétés où la personnalité supplante l’institution, le changement devient un jeu de chaises musicales. Les noms changent, mais le système demeure, inchangé, inébranlable dans sa logique de prédation et de courtisanerie. L’homme providentiel n’existe pas, car un peuple ne se sauve pas par procuration.
*De la démission intellectuelle au silence coupable*
Mais que dire de cette classe intellectuelle qui, au lieu d’être un phare dans la tempête, se fait complice du naufrage ? Trop souvent, l’intelligence se vend aux puissants, troquant l’éthique contre des privilèges. Dans un pays où l’intellectuel devrait être la voix du peuple, il devient parfois son fossoyeur, cultivant l’ambiguïté, nourrissant la complaisance, ou pire, se terrant dans un silence qui n’est rien d’autre qu’une trahison.
Ce n’est pas par manque de savoir que les peuples stagnent, mais par absence de courage. Car il est aisé d’écrire des constats, d’analyser des échecs, de dénoncer du bout des lèvres… mais qu’en est-il du combat ? Qu’en est-il de cette parole qui bouscule, qui dérange, qui engage ? La vérité est que l’intellectuel véritable doit être un bâtisseur, non un spectateur ; un éveilleur de consciences, non un serviteur du pouvoir.
*Le réveil nécessaire : De la parole à l’action*
Les nations qui se sont relevées ne l’ont pas fait en pleurant sur leur sort ni en multipliant les prières sans effort. Elles l’ont fait en changeant leur rapport au pouvoir, à la responsabilité, au devoir citoyen. Le jour où chaque Guinéen comprendra que la destinée de son pays repose d’abord entre ses mains, et non entre celles d’un leader charismatique, alors commencera la véritable renaissance.
Cela passe par des actions concrètes :
– Refuser la fatalité et l’inaction : ne pas attendre qu’un homme, qu’un parti ou qu’un miracle transforme le pays à notre place.
– Redéfinir le rôle de l’intellectuel : l’engagement ne doit pas être un slogan, mais une réalité vécue. L’intelligence doit cesser d’être un instrument du pouvoir pour redevenir un outil du progrès.
– S’appuyer sur des institutions et non des individus : un pays fort ne repose pas sur la volonté d’un homme, mais sur des règles claires, appliquées à tous, sans exception ni clientélisme.
– Réinvestir la sphère publique : la politique ne doit pas être l’apanage de quelques élites déconnectées, mais l’affaire de tous. Il est urgent de créer des espaces de réflexion, des forums citoyens où l’action collective prévaut sur la résignation.
La Guinée ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni de potentiel. Elle ne manque que de cette étincelle qui transforme la conscience en engagement, et l’engagement en transformation réelle.
Alors, que chacun se pose cette question simple mais essentielle : Qu’ai-je fait aujourd’hui pour que mon pays ne soit plus ce qu’il a toujours été ?
