La manipulation grotesque
Il fallait oser.
Faire du brandissement d’un papier une politique d’État.
Transformer un projet de constitution en accessoire de propagande,
et mobiliser toute la machine administrative — préfets, gouverneurs, militaires, agents, responsables de groupements — non pas pour débattre, mais pour lever le bras.
Partout dans le pays, les photos se répètent avec une absurdité cruelle :
Des mains levées tenant le Journal Officiel de la République,
Des mines raides, des regards fuyants,
Des sourires crispés comme des grimaces contrôlées.
Et toujours, cette consigne muette : BRANDS !
Peu importe que tu comprennes ou pas.
Peu importe que tu sois pour ou contre.
L’essentiel, c’est l’image.
Car voici le vrai projet du CNRD :
Simuler l’adhésion. Documenter la soumission. Archiver la peur.
Le ministre arrive, encadré comme un chef d’expédition.
Il ne vient ni pour écouter ni pour convaincre.
Il vient pour distribuer et pour faire brandir.
Son outil : une brochure imprimée à la chaîne.
Son objectif : une photographie à publier.
On fait asseoir les “forces vives”,
On les équipe du “document sacré”,
On compte jusqu’à trois…
Et on brandit.
C’est le nouveau cérémonial républicain :
une sorte de kermesse institutionnelle,
où l’on ne mesure plus la démocratie au débat,
mais à la hauteur du bras levé.
Le plus déroutant n’est pas dans le contenu du document.
Le plus déroutant est dans les visages.
On y lit la gêne, la contrainte, le rôle forcé.
Les uns regardent le sol,
les autres regardent la caméra,
mais aucun ne regarde vraiment le document.
Car ils savent.
Ils savent que cette mascarade n’est qu’une mise en scène.
Que ce projet n’est pas issu d’un dialogue, mais d’un monologue.
Et que l’histoire ne retiendra pas les sourires contraints,
mais la soumission orchestrée d’un peuple par son propre État.
Le pouvoir croit qu’un peuple qui brandit est un peuple conquis.
Mais il se trompe.
On peut forcer un bras à se lever,
on ne peut pas forcer une conscience à adhérer.
Un jour, ce même peuple brandira autre chose.
Pas une constitution distribuée à la va-vite,
mais sa colère, son rejet, sa vérité.
Ce jour-là, il n’y aura plus de caméras officielles,
plus de mises en scène,
et plus de ministres pour jouer les chefs de file.
Il y aura un peuple debout,
sans carton à la main,
mais avec la mémoire vive.
