Contre La sansure

La résolution qui change tout : quand l’ONU nomme enfin l’irréparable

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Il arrive que l’histoire, longtemps étouffée sous les compromis diplomatiques, trouve soudain les mots qu’elle attendait. La résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, qualifiant la traite transatlantique des Africains de « plus grave crime contre l’humanité », appartient à ces moments rares où le langage international cesse d’être prudent pour devenir juste.

Ce vote n’est pas un simple geste symbolique. C’est un basculement silencieux de la mémoire mondiale, un acte qui reconfigure la manière dont l’humanité regarde l’un de ses chapitres les plus sombres.

Un crime longtemps minimisé, enfin nommé

Pendant des siècles, la traite négrière a été racontée à travers les récits des puissances qui l’avaient organisée. On a parlé de « commerce », de « système », de « période ». On a évité les mots qui brûlent. En affirmant la gravité suprême de ce crime, l’ONU rompt avec cette tradition d’euphémisation. Elle ne reconnaît pas seulement une tragédie : elle lui restitue sa place dans la hiérarchie des violences humaines.

Certains États occidentaux — États-Unis en tête, suivis par plusieurs pays européens — ont exprimé des réserves juridiques. Ils invoquent la règle intertemporelle du droit, qui interdit de juger le passé avec les normes d’aujourd’hui. Une position cohérente dans l’abstraction juridique, mais qui révèle une tension profonde : la légalité d’hier n’est pas toujours la légitimité d’aujourd’hui.

Car l’histoire n’est pas un tribunal. Elle est une conscience.

La justice réparatrice, au-delà des fantasmes

Au cœur du débat se trouve la notion de justice réparatrice. Pour certains, elle évoque la menace de revendications financières infinies. Pour d’autres, elle représente un impératif moral incontournable. En réalité, elle dépasse largement cette opposition.

La réparation ne se limite pas à des compensations matérielles. Elle inclut la reconnaissance, la restitution de dignité, la réécriture des récits, l’accès équitable aux opportunités et la transformation des structures héritées de l’injustice. Elle vise moins à solder une dette qu’à corriger un déséquilibre historique.

C’est dans ce sens que l’appel du Secrétaire général António Guterres à des actions « bien plus audacieuses » prend tout son sens : reconnaître sans transformer, ce serait trahir l’esprit même de la résolution.

Une victoire symbolique… et un défi pour l’Afrique

Mais cette reconnaissance internationale pose une question essentielle : que doit en faire l’Afrique ?

Il serait tentant de tourner toute l’énergie vers l’extérieur, de réclamer réparation aux anciennes puissances esclavagistes. Ce serait une erreur stratégique. Car les séquelles de la traite ne se trouvent pas seulement dans les archives coloniales. Elles persistent dans les fragilités institutionnelles, les dépendances économiques, les fractures sociales et les élites parfois déconnectées des réalités populaires.

Réclamer justice au monde sans construire la justice chez soi serait une contradiction.

L’Afrique doit transformer cette victoire symbolique en levier politique interne. Trois leçons s’imposent.

1. Maîtriser la mémoire pour affirmer la souveraineté

L’enseignement systématique de la traite et de ses conséquences doit devenir une priorité. Un continent qui ne raconte pas son histoire se condamne à la subir. Le Nigeria l’a rappelé avec force : la mémoire est un outil de souveraineté.

2. Faire de la réparation un moteur de développement

L’Afrique doit formuler une doctrine claire : toute dynamique de réparation doit être convertie en investissements structurants — éducation, infrastructures, industrialisation. La mémoire ne doit pas produire de la dépendance, mais de la puissance.

3. Parler d’une seule voix pour peser

Le succès diplomatique du Ghana montre que lorsque l’Afrique s’exprime collectivement, elle influence les règles du jeu. Fragmentée, elle négocie. Unie, elle transforme.

Le risque de l’instrumentalisation

Comme toute victoire symbolique, cette résolution peut être récupérée, vidée de sa substance, transformée en slogan commode. Ce serait trahir son essence. L’enjeu n’est pas de hiérarchiser les souffrances, mais de reconnaître une vérité longtemps marginalisée pour mieux corriger ses effets persistants.

John Dramani Mahama l’a rappelé : il s’agit de « se tenir du bon côté de l’histoire ». Mais être du bon côté de l’histoire ne suffit pas. Il faut aussi être du bon côté de l’avenir.

Un tournant moral, une responsabilité politique

Ce vote de l’ONU est une victoire morale. Mais toute victoire morale impose une responsabilité politique. L’Afrique ne doit pas seulement demander justice : elle doit s’organiser pour la produire. Elle ne doit pas seulement commémorer ses morts : elle doit préparer ses vivants. Elle ne doit pas seulement dénoncer l’histoire : elle doit écrire la suite.

Car la véritable réparation ne sera pas décrétée à New York.
Elle sera construite, patiemment et souverainement, sur le sol africain.

Par Aboubacar Fofana, chroniqueur

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