Le coup d’État contre Alpha Condé, un livre qui dérange parce qu’il oblige à réfléchir (Par Abdourahmane Condé)
Depuis sa publication, Le Coup d’État contre Alpha Condé de Tibou Kamara suscite des réactions passionnées, parfois excessives, souvent tranchées. Pourtant, avant d’être lu comme un acte militant ou une prise de position politique contemporaine, cet ouvrage doit d’abord être compris pour ce qu’il est : le témoignage d’un acteur central de la vie politique guinéenne, relatant une séquence qu’il a vécue de l’intérieur.

Un témoignage politique avant d’être un acte militant
Un témoignage n’est ni un manifeste ni un jugement définitif. Il ne vise pas à convaincre, mais à raconter, à transmettre une expérience, une lecture des faits, une mémoire située. Le confondre avec une entreprise de justification ou de règlement de comptes revient à projeter sur le texte des intentions qui ne sont pas nécessairement les siennes.
Quand la mémoire d’un acteur rencontre l’histoire encore vivante
La particularité de ce livre tient à la proximité temporelle des événements décrits. Le coup d’État du 5 septembre 2021 reste une histoire ouverte, dont les principaux acteurs sont encore présents dans l’espace public. Cette contemporanéité rend la lecture inconfortable, car elle bouscule des positions politiques actuelles et ravive des blessures non refermées.
Mais l’histoire politique ne se construit jamais à distance émotionnelle parfaite. Elle se nourrit aussi de récits impartiaux, subjectifs, parfois contradictoires. La mémoire d’un acteur ne remplace pas l’histoire, mais elle y contribue. La rejeter au motif qu’elle dérange, c’est refuser d’assumer la complexité de notre trajectoire politique récente.
Pourquoi réduire l’ouvrage à une polémique est une erreur d’analyse
Ramené à une simple polémique, ou à une supposée volonté de « blanchir » certains camps, constituerait une erreur d’analyse. Une telle lecture évacue le fond du propos pour se concentrer uniquement sur l’identité de l’auteur et sur les usages politiques possibles du livre.
Cette approche empêche toute réflexion sérieuse sur les causes profondes de la rupture institutionnelle qui sont : la personnalisation du pouvoir, l’érosion des contre-pouvoirs, la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés, et l’enchaînement de décisions qui ont fragilisé durablement l’ordre constitutionnel. En cela, le livre pose des questions qui dépassent largement son auteur.
Lire, comprendre, critiquer
La critique est légitime. Elle est même nécessaire. Mais elle suppose un préalable incontournable, celui de la lecture attentive de l’ouvrage. Critiquer un texte sans l’avoir lu, ou en se fondant sur des extraits isolés et des interprétations partisanes, ne relève pas du débat intellectuel, mais de la réaction émotionnelle.
Un débat démocratique sain repose sur trois exigences simples :
.- Lire avant de juger,
.- Comprendre avant de condamner,
.- Critiquer sans disqualifier.
À défaut, le débat se transforme en affrontement de camps, où la recherche de vérité cède la place à la défense d’identités politiques figées.
Ce que ce roman révèle sur notre rapport à la vérité politique en Guinée
Au-delà de son contenu, la réception du livre de Tibou Kamara révèle un malaise plus profond, c’est-à-dire que notre difficulté collective à accepter la pluralité des récits sur notre histoire politique. En Guinée, la vérité est souvent perçue comme un enjeu de camp, et non comme un objet de débat.
Ce roman agit ainsi comme un révélateur. Il montre combien il est encore difficile de dissocier l’analyse historique de l’engagement politique, et combien la parole des acteurs du pouvoir reste sujette à la méfiance et à la crispation. Pourtant, c’est précisément en acceptant ces récits, en les confrontant à d’autres sources et en les discutant sereinement, que l’on peut espérer une mémoire politique plus mature.
Pour une lecture responsable et un débat démocratique mature
Le coup d’État contre Alpha Condé n’est ni une vérité absolue ni une provocation gratuite. C’est un témoignage politique qui mérite d’être lu, interrogé et débattu avec rigueur. La manière dont la société guinéenne choisira de traiter ce type d’ouvrage dira beaucoup de son rapport à la vérité, à l’histoire et à la démocratie.
« Lire pour comprendre, critiquer pour éclairer, débattre pour avancer : voilà, sans doute, l’enjeu principal que ce livre met aujourd’hui sur la table. »
Par Abdourahamane CONDÉ

Source: https://www.visionguinee.info/
