Le mépris de la prière ou l’illusion du sursaut sans âme
L’Afrique, dit-on souvent, dort trop. On l’accuse de somnoler dans les bras rassurants de la religion, de s’enliser dans la foi comme on se noierait dans le sable mouvant du fatalisme. Des voix s’élèvent, de plus en plus hautaines, pour clamer que la prière est le lit de la paresse, que les mosquées et les églises sont les nouveaux opiums d’un peuple en errance, que le continent serait debout s’il n’était pas aussi pieux. Mais ce discours, sous ses atours faussement courageux, n’est que le masque tragique d’une pensée colonisée, qui confond l’ombre des cloîtres avec l’ombre portée de notre soumission aux modèles exogènes.
Il est devenu à la mode, dans les salons éclairés au néon de l’auto-détestation, de dénoncer la religion comme si elle était l’alpha et l’oméga de notre régression. Quelle paresse intellectuelle que de réduire les faillites d’un continent aux seuls agenouillements de ses enfants ! Quelle imposture que de faire de la foi un fardeau, alors qu’elle fut, dans tant de moments sombres, le seul levier de dignité ! Ceux qui se prosternent ne fuient pas nécessairement l’action. Ils cherchent, parfois dans les ruines, la force de se tenir debout là où l’État les a abandonnés, là où la modernité n’a semé que déchets et mirages.
Non, ce ne sont pas les prières qui nous tuent. Ce sont les politiques sans vision, les élites sans racines, les économies sans socle, les imitations serviles d’un progrès pensé ailleurs. Ce sont les diplômes déconnectés, les stratégies de développement copiées-collées sur des paradigmes sans rapport avec nos réalités. Ce sont les lois qui n’ont de juridiques que le nom, les plans de relance écrits en jargon vide, les slogans de réveil beuglés par des cerveaux en sommeil.
On crache sur la foi, faute de pouvoir affronter la vraie question : pourquoi ceux qui ont prié et travaillé, ceux qui ont espéré et semé, ceux qui ont cru à la terre et au ciel, n’ont-ils récolté que la poussière et l’humiliation ? On insulte la religion pour ne pas dire que c’est la trahison des États qui a brisé les ailes de l’espérance. On raille les mosquées qui poussent comme des champignons, mais on oublie que dans bien des villages, c’est dans ces lieux de culte que les enfants apprennent à lire, que les pauvres reçoivent un repas, que les vieux trouvent encore une oreille. Qui ose encore parler de paresse dans des pays où les femmes marchent dix kilomètres pour vendre trois tomates au marché ? Où des jeunes diplômés s’épuisent sur des motos pour survivre ? Où l’informel est une école de survie plus rigoureuse que n’importe quelle multinationale ?
Le problème de l’Afrique, ce n’est pas qu’elle prie. C’est qu’on l’a convaincue que prier suffisait, tout en l’empêchant de produire. Ce n’est pas la spiritualité qui freine le développement, c’est la déconnexion entre la foi et l’action, entre le rêve et l’organisation. Ce n’est pas l’imam ou le prêtre qui sabote nos industries, ce sont les marchés publics truqués, les crédits détournés, les accords commerciaux inégaux, les dirigeants qui s’agenouillent non pas devant Dieu, mais devant les bailleurs.
Le Japon n’a pas cessé de vénérer ses ancêtres pour devenir une puissance. L’Inde ne s’est pas coupée de ses temples pour s’imposer sur la scène mondiale. Pourquoi voudrait-on que l’Afrique, elle seule, brûle ses croyances pour s’élever ? Faut-il renier sa foi pour construire des routes ? Faut-il renoncer à Dieu pour bâtir des ponts ? Faut-il désacraliser l’âme pour urbaniser les ruines ? Ce raisonnement est non seulement absurde, il est dangereux. Car un peuple qui perd sa spiritualité devient proie facile pour toutes les idéologies importées, pour tous les déserts identitaires.
Non, l’Afrique ne doit pas choisir entre prière et travail. Elle doit retrouver leur alliance. Elle doit retrouver cette sagesse ancestrale où le labeur était offrande, où l’agriculture était rituel, où l’effort collectif était acte sacré. Elle doit sortir de cette paresse mentale qui consiste à accuser la foi quand c’est la trahison politique qu’il faut juger. Elle doit décoloniser son imaginaire et cesser de penser que l’Occident a le monopole de la rationalité, que l’Asie a le brevet de l’effort.
Le sursaut africain ne viendra pas de ceux qui méprisent le peuple à genoux, mais de ceux qui sauront le relever sans le dépouiller de son âme. Car sans âme, il n’y a ni nation, ni révolution, ni avenir. Et si prier, c’est parfois espérer contre toute espérance, alors qu’on nous laisse cette ultime dignité.
Aboubacar Fofana, chroniqueur
