Les rumeurs naissent du manque de communication
De la même manière qu’un employé ne peut s’absenter de son travail sans en informer son supérieur et obtenir l’accord de ce dernier, le Chef de l’État, qui est, en principe, un employé du peuple, ne devrait pas normalement s’absenter du pays sans informer clairement ceux dont il tient son mandat: le Peuple.
Dans une République, le peuple est le véritable détenteur du pouvoir. Le président n’est pas propriétaire de la fonction. Il en est le dépositaire temporaire. Ainsi, même si c’est pour se reposer ou pour aller faire un bilan de santé ou pour suivre un traitement médical pour cause de maladie, le gouvernement aurait dû communiquer en amont.
Malheureusement, la maladie étant perçue comme une faiblesse, ce que l’élite au sommet de l’État redoute aujourd’hui, c’est la perception de vulnérabilité qu’elle peut engendrer. C’est cette peur qui explique le silence, l’opacité et les messages approximatifs autour de l’absence du Président Mamadi Doumbouya.
Aujourd’hui, le système qu’on a mis en place repose entièrement sur la personne physique du président dont on est obligé de citer le nom à chaque discours. Le système étant construit autour de sa personne, il doit donc apparaître fort en permanence, invincible et inébranlable. Il ne doit jamais faiblir. Il ne doit jamais tomber malade. Il ne doit jamais disparaître du palais.
Dans un régime hyper personnalisé de ce genre, la vulnérabilité perçue est autant dangereuse que la vulnérabilité réelle. Ce n’est pas une question de santé qui inquiète. C’est plutôt une question de pouvoir. Le système reposant sur un seul homme, chaque rumeur devient une secousse. Chaque absence devient une menace. Chaque silence devient une inquiétude.
Alors pour éviter de secouer le cocotier, on choisit l’opacité. On entretient le flou. On laisse croire que le chef est plus dur que l’acier. On tente de masquer toute fragilité humaine. Pourtant, il est humain. Comme nous , il mange, il dort et il peut tomber malade et avoir besoin de soins. Il peut aussi avoir besoin de repos.
Ce qui effraie les tenants du pouvoir et surtout ses clients, ce n’est donc pas une maladie du chef. C’est la crainte de perdre le pouvoir car il manque toujours de légitimité.
Par conséquent, au lieu de cacher des voyages comme un poulet volé, il fallait anticiper et communiquer stratégiquement. Informer le peuple en amont. Expliquer la durée de l’absence, clarifier l’intérim et montrer que l’État continue de fonctionner.
Les rumeurs prospèrent dans le vide. Le silence est leur carburant.
On ne gouverne pas un pays en éteignant des rumeurs comme des feux de brousse. On gouverne en maîtrisant le récit. Et lorsqu’on est obligé de répondre aux rumeurs, c’est qu’on a déjà perdu le contrôle de la narration.
Si cette absence du président a suscité autant de spéculations, c’est parce qu’elle a révélé une certaine peur car la légitimité n’est pas encore solidement acquise.
On peut organiser des « élections », proclamer des mandats et afficher des taux élevés de participation. Mais la légitimité ne se décrète pas. Elle se construit avec le peuple dans le temps, par la confiance, par la justice, par la cohérence et non par la force et la peur.
Un pouvoir véritablement légitime ne tremble pas parce que son dirigeant s’est absenté deux ou trois semaines. Un pouvoir institutionnellement enraciné ne devient pas nerveux au moindre doute.
Si l’élite craint la perception de vulnérabilité, c’est qu’elle sait que le socle sur lequel repose le pouvoir est encore fragile.
Cette fragilité du pouvoir est une des conséquences directes des choix faits par l’élite dirigeante d’aujourd’hui. Au lieu de bâtir des institutions fortes, indépendantes et crédibles, on a bâti un système personnalisé.
La décision est concentrée. L’autorité est incarnée et la stabilité dépend de la personne autour de laquelle il est construit.
Ce modèle donne une impression de force. Mais en réalité, il est extrêmement fragile. Sa solidité dépend de la santé, de l’endurance et de la capacité d’un seul homme. Or, lorsqu’un système dépend structurellement d’un seul individu, il n’est pas fort, il est vulnérable. Si cet individu vacille, tout le système risque de s’écrouler.
Dans les États où les institutions sont plus puissantes que les individus, l’absence ou même la disparition d’un dirigeant ne provoque pas de panique. Le système continue, les mécanismes fonctionnent et la chaîne de commandement est claire.
Dans ces pays, personne n’est au-dessus de l’architecture institutionnelle. Le pouvoir ne repose pas que sur la figure d’un seul homme pour durer, mais sur une architecture de pouvoir suffisamment complexe pour survivre à l’absence ou à la disparition d’un dirigeant.
À l’inverse, dans les États où tout repose sur la figure du chef, comme en Guinée et dans une grande partie de l’Afrique francophone subsaharienne, l’incertitude sur la santé du dirigeant devient un facteur de déstabilisation.
Pourquoi ?
Parce que la légitimité n’est pas totalement acquise. Parce que derrière l’unité affichée, il existe des rivalités contenues.
Dans ces pays, l’histoire montre qu’à chaque rupture au sommet, l’armée intervient à travers un coup d’État. À chaque vide, le système se reconfigure brutalement. Ce n’est pas une malédiction. C’est la conséquence logique d’un État qui ne s’est pas encore structuré au-delà des hommes.
La question centrale qu’on devrait donc se poser n’est pas : est-il malade ou en vacances ?
La vraie question est la suivante : Si demain il n’est pas là, que se passera-t-il ? Le mécanisme institutionnel est-il clair ? La succession est-elle encadrée ? L’armée restera-t-elle en retrait ? Les institutions tiendront-elles ? Si la réponse est floue, alors le problème est profond.
Un État sérieux ne doit jamais dépendre de la condition physique de son dirigeant. Le gouvernement d’un pays normal ne devient pas otage des rumeurs et ne vacille pas parce qu’un homme se repose à l’étranger.
La stabilité ne vient pas de la force d’un homme. Elle vient de la solidité des institutions.
La Guinée doit sortir du cycle du chef providentiel. Le vrai pouvoir n’est pas celui qui impressionne par ses colonnes de blindés ou ses contingents d’hommes armés jusqu’aux dents.
Le vrai pouvoir est celui qui survit à l’absence temporaire et même permanente d’un dirigeant.
Ce qui rend un État fort, ce ne sont ni les muscles ni les armes. C’est une justice indépendante, redoutée, que même les plus puissants ne peuvent manipuler. Ce sont des institutions solides. Des médias libres. Une gestion publique transparente. Une gouvernance équitable.
Par contre, lorsque la justice est caporalisée, lorsque les institutions sont piétinées, lorsque les journalistes sont bâillonnés et que les marchés publics sont attribués par copinage, on ne cultive pas la force. On cultive la faiblesse.
Rien n’affaiblit un État autant que le mensonge, la corruption et l’injustice. Tant que nous refuserons de construire des institutions plus fortes que les hommes, chaque rumeur continuera d’ébranler le sommet, chaque disparition de dirigeant donnera naissance à un changement brutal de régime.
Abdoulaye J Barry
ajbarry@live.com
Nzérékoré, Guinée
Source: https://www.visionguinee.info/
