L’État impayeur, la Nation en souffrance:
Il fut un temps, pas si lointain, où la parole publique en Guinée engageait encore une forme de responsabilité morale, et où les actes de l’État, bien que critiquables, s’inscrivaient dans une certaine cohérence budgétaire. Aujourd’hui, cette cohérence semble brisée. L’État, en tant qu’entité souveraine censée garantir la stabilité sociale et l’intégrité républicaine, a progressivement glissé vers une posture d’insolvabilité structurelle, ébranlant les fondements même de la gouvernance publique.
Depuis plus de six mois, les services centraux et déconcentrés de l’administration publique ne bénéficient plus de subventions régulières.
Ce manque d’approvisionnement financier a paralysé l’activité des ministères, affaibli les fonctions régaliennes de l’État et transformé l’ordinaire administratif en champ de pénurie. En parallèle, les salaires des agents publics subissent des retards notables, affectant la stabilité sociale de milliers de familles dont le revenu dépend exclusivement de l’État employeur.
Plus grave encore, les pensionnaires anciens fonctionnaires mis à la retraite ne reçoivent plus leur « violet » mensuel, pourtant modeste, mais essentiel à leur subsistance. Cette catégorie de citoyens, ayant sacrifié des décennies au service de l’État, est aujourd’hui condamnée au silence et à la pauvreté. En 2022, ce sont plus de 8 600 nouveaux retraités qui, selon les confédérations syndicales, n’avaient toujours pas été pris en charge.
Simultanément, la Banque centrale de la République de Guinée connaît une rare sécheresse de liquidité. Les banques commerciales ne parviennent plus à satisfaire les demandes de retrait, l’interbancarité est congestionnée, et la confiance dans le système monétaire s’effrite dangereusement. Pire, les ressources de la BCRG sont de plus en plus orientées vers des postes de dépenses discutables : financement de campagnes d’influence, rémunération d’artistes de propagande, et soutien à des communicants démagogues. Ces affectations discrétionnaires, loin de relever d’une priorité nationale, illustrent une logique clientéliste qui détourne les fonds publics de leur destination régalienne.
Par ailleurs, le recours massif à des dépenses extra-budgétaires, opérées en dehors de tout cadre légal, a fini par désarticuler le principe de sincérité budgétaire.
Le Trésor public, instrument de régulation et de transparence, est transformé en caisse parallèle, échappant à tout contrôle parlementaire dans un contexte où les institutions de reddition des comptes sont elles-mêmes neutralisées. Les dépenses exécutées échappent à la Loi de finances, et les obligations les plus essentielles de l’État paiement des fonctionnaires, financement des services sociaux, appui aux collectivités sont suspendues ou réduites à néant.
Les conséquences de cette gestion sont visibles et mesurables. Le taux d’inflation avoisine 12,2 % selon les données du FMI, rongeant le pouvoir d’achat. Le taux de pauvreté, estimé à 44 % par la Banque mondiale avant la transition, a inévitablement grimpé en l’absence d’un système de redistribution fonctionnel. L’investissement public est à l’arrêt, les grands chantiers abandonnés, les appuis budgétaires internationaux suspendus ou conditionnés à des critères de transparence jamais respectés.
C’est dans ce contexte de délitement que surgit une interrogation majeure, que l’on ne peut balayer d’un revers de main : que reprochait-on exactement aux anciens dignitaires, sinon leur positionnement politique ? Si la rupture proclamée visait à moraliser la gestion publique, à restaurer la rigueur administrative et à soulager la misère sociale, alors où sont les résultats tangibles de cette prétendue refondation ? L’on ne saurait indéfiniment dénoncer un système déchu tout en reproduisant, voire aggravant, ses dérives les plus contestées.
Il est devenu manifeste que l’État peine à assumer ses obligations les plus fondamentales. Le silence du gouvernement face à ces réalités n’est pas une stratégie, mais une abdication. À mesure que l’illégalité budgétaire se normalise, la fracture entre le pouvoir et les citoyens se creuse. L’État ne paie plus, n’aide plus, ne régule plus, mais consomme et récompense ses relais opportunistes.
Face à une telle dérive, il est impérieux de rappeler que la transition n’a de sens que si elle permet une refondation éthique et institutionnelle de la République. L’absence de rigueur budgétaire, la démagogie financière, l’instrumentalisation de la culture à des fins de propagande, et la dislocation des services publics sont autant de signaux d’un effondrement progressif de l’autorité étatique.
L’État impayeur est un État disqualifié dans sa fonction sociale. Et une Nation en souffrance est une alarme silencieuse qui, tôt ou tard, se transforme en rupture ouverte.
