Contre La sansure

L’IDC à Paris / Maître Pierre MASQUART : « Les élections garantissent-elles la démocratie en Afrique ? »

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Orateur invité à la IIIe Conférence de l’Internationale démocrate centriste (IDC) consacrée à « La démocratie en Afrique » qui s’est tenue samedi 17 janvier à Paris, au Sénat, Maître Pierre MASQUART a livré une analyse fine de ce qui distingue une « démocratie substantielle » d’une démocratie « procédurale » qui se satisfait du seul « rituel du vote »…

L’ancien Président du Conseil Pierre Mendès France disait que la démocratie, ce n’est pas seulement des élections, mais aussi des mœurs, de la vertu, du scrupule, du respect de l’adversaire ; en somme, un code moral. Si l’on traverse maintenant la Méditerranée, une autre phrase, attribuée cette fois à l’ancien président gabonais Omar Bongo, explique que « En Afrique, on n’organise pas des élections pour les perdre » !

Tout est dit : d’un côté, la démocratie comme code moral ; de l’autre, l’élection comme stratagème pour rester au pouvoir. Autrement dit : on peut avoir les bulletins, mais pas la démocratie ; on peut avoir les urnes, mais pas la conscience ; on peut multiplier les scrutins, mais aussi truquer la sincérité du vote.

La question qui nous réunit – « Les élections garantissent-elles la démocratie en Afrique ? » – appelle donc une réponse claire et nette : non ! trois fois non Les élections sont une condition nécessaire, mais elles sont loin d’être une condition suffisante ; parfois, elles servent même de paravent bien repassé à des systèmes profondément anti-démocratiques.

L’Afrique vote… mais pour quoi ?

Depuis le début des années 1990, l’Afrique a organisé environ 650 élections présidentielles et législatives. Vu d’Europe, tout à l’air rassurant : multipartisme foisonnant, scrutins réguliers, commissions électorales, observateurs internationaux, etc. Mais la question est simple : s’agit-il d’une démocratie substantielle – celle des libertés garanties, des contre-pouvoirs, de politiques publiques ajustées aux préférences des citoyens – ou seulement d’une démocratie procédurale minimale où l’on se contente de compter des bulletins sans compter les droits ?

L’Afrique ne manque pas d’élections, mais elle manque souvent de ce qui donne sens à l’élection et à la démocratie : l’État de droit, l’alternance réelle et la possibilité pour le citoyen de sanctionner ses dirigeants autrement que par l’émeute ou le coup d’État.

Quand l’urne devient trompe-l’œil

Pendant longtemps, la doctrine dominante a été naïve et simpliste : « multipliez les élections, et la démocratie finira bien par suivre ! ». Comme si le seul rituel du vote suffisait pour convertir les autocrates à la vertu ! Trente-cinq ans plus tard, une remarque générale et trois trajectoires s’imposent.

Une remarque générale : la démocratie est en déclin un peu partout dans le monde, et donc aussi en Afrique où le déclin a commencé depuis une quinzaine d’années. Depuis 2010, on voit les libertés reculer, le pluralisme se réduire et se multiplier des régimes qu’on appelle « autocraties électorales » : on garde les élections, mais on vide la compétition de son sens. Dans le même temps, les coups d’État se succèdent, les constitutions sont de plus en plus manipulées, l’espace civique se resserre, et les citoyens se découragent, ce qui rompt clairement avec l’élan démocratique des années 1990-2000.

Une vue partielle de la salle Médicis du Sénat durant l’intervention de Maître Pierre MASQUART. À sa gauche : le PM du Cap Vert et Président de l’IDC Afrique, Ulisses CORREIA e SILVA ; M. Marc BOUSQUET, organisateur de l’événement ; M. Philippe BOHN, Expert Défense et Relations internationales ; M. Dialel GUISSET, Gouverneur de Nouakchott (Mauritanie). Photo © AM/APP – CLIQUER SUR L’IMAGE POUR L’AGRANDIR.

 

Trois trajectoires s’imposent aujourd’hui en Afrique :
> Tout d’abord, environ 30 % des élections garantissent réellement ou renforcent la démocratie, avec une véritable compétitivité, une limitation des mandats et des institutions de contrôle qui ont installé une « normalité » démocratique. On peut citer le Ghana, le Cap-Vert, l’île Maurice, le Botswana, les Seychelles, l’Afrique du Sud, le Sénégal, la Namibie et le Bénin.

> Ensuite, on a environ 30 % des élections où les opposants sont empêchés. On peut parler d’un groupe d’autocraties dures qui empêchent ou écrasent l’opposition. Je pense à la Tanzanie, le Rwanda, le Cameroun, l’Érythrée, le Tchad, Djibouti.

> Enfin, on a environ 40 % des élections où on peut dire qu’elles sont ouvertes. Une sorte de large entre-deux de régimes hybrides où l’opposition existe mais dans un espace très restreint. On peut citer notamment l’Ouganda, le Zimbabwe, le Mozambique, le Kenya, le Nigéria.

Quel espoir pour la démocratie en Afrique ?

Des enquêtes montrent qu’environ deux tiers des Africains préfèrent la démocratie à tout autre régime, rejettent massivement la dictature militaire et soutiennent les élections libres et honnêtes comme meilleur moyen de choisir leurs dirigeants.

Le divorce n’est donc pas entre les Africains et la démocratie. Le divorce est entre les Africains et les mauvaises élections ! Le divorce est entre les Africains et les constitutions tripatouillées ! Le divorce est entre les Africains et les présidences sans fin !

Les élections garantissent la démocratie quand elles sont inscrites dans quatre réalités :
> Des institutions de contrôle – cours constitutionnelles, parlements, autorités anticorruption – capables de dire non à l’exécutif ;
> Des constitutions respectées, en particulier sur la durée des mandats, qui empêchent de transformer le suffrage universel en bail à vie sur l’État.
> Une société civile vigilante et participative, capable de surveiller le scrutin et de se mobiliser.
>La prise en compte des frustrations des populations et de la Génération Z.

En conclusion, les élections ne garantissent pas, à elles seules, la démocratie en Afrique. Elles n’en sont que la porte d’entrée ! Encore faut-il que derrière la porte, il y ait autre chose qu’un couloir qui mène toujours aux mêmes hommes et aux mêmes clans !

Source: https://www.africapresse.paris

Image de la UNE: Maître Pierre MASQUART lors de son intervention à la IIIe Conférence de l’IDC, au Sénat français, à Paris le samedi 17 janvier 2026. À sa gauche, le PM du Cap Vert et Président de l’IDC Afrique, Ulisses Correia e Silva. Photo © AM/APP

Maître Pierre MASQUART
Associé du cabinet Kimia Avocats Aarpi,
Coprésident de l’association Les Rendez-Vous d’Afrique(s)

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