L’indulgence du bourreau et le mépris des lois : la justice sacrifiée sur l’autel du populisme

L’histoire retiendra qu’en ce vendredi 28 mars 2025, la Guinée a connu l’une de ces décision ignominieuses qui marquent du sceau de l’infamie un régime déjà gangrené par l’autoritarisme et le mépris des lois. Un criminel contre l’humanité, condamné pour les massacres du 28 septembre 2009, a été gracié par un pouvoir qui se drape dans les oripeaux de la souveraineté nationale tout en foulant aux pieds les principes élémentaires de la justice.
Ce geste n’a rien d’un acte de clémence, encore moins d’un devoir humanitaire. C’est une manœuvre bassement politique, un affront à la mémoire des victimes et une trahison de la justice guinéenne.
Mais l’ignominie ne s’arrête pas là. Car au-delà du scandale moral et politique que représente cette grâce, il y a une incohérence juridique flagrante, un viol manifeste du droit, qui démontre l’arbitraire absolu du régime en place.
Une décision juridiquement illégale : la justice court-circuitée
La première question qui s’impose est celle de la légalité de cette grâce. Peut-on accorder une grâce présidentielle à une personne dont la condamnation n’est pas encore définitive ?
En effet, après avoir été condamné à 20 ans de prison pour crimes contre l’humanité, le bénéficiaire de cette grâce a fait appel de la décision, un droit fondamental garanti par la loi. Or, en droit, l’appel suspend l’exécution de la peine : tant que la Cour d’Appel n’a pas statué, le condamné n’est pas juridiquement considéré comme purgeant sa peine, mais comme un prévenu en attente d’un nouveau jugement.
Dès lors, la décision de le gracier est une aberration juridique. Comment peut-on effacer une peine qui n’a pas encore acquis force de chose jugée ? Comment l’exécutif peut-il se substituer au judiciaire en prenant une décision sur un dossier toujours en cours ? Cette ingérence brutale dans le fonctionnement de la justice réduit les institutions guinéennes à un théâtre d’ombres où les règles de droit sont façonnées à la convenance du prince.
Une violation des droits des victimes et de la souveraineté judiciaire
Cette décision n’est pas seulement illégale, elle est aussi profondément immorale. En accordant une grâce à un individu reconnu coupable des massacres du 28 septembre, le régime piétine la mémoire des victimes et insulte les familles qui, depuis quinze ans, réclament vérité et justice.
Mais surtout, elle révèle une hiérarchie perverse dans la manière dont la justice est appliquée en Guinée :
- D’un côté, des citoyens ordinaires croupissent dans des cellules infâmes pour le simple fait d’avoir critiqué le pouvoir ou manifesté pacifiquement. Certains sont emprisonnés sans jugement, dans des conditions inhumaines, soumis à des traitements indignes.
- De l’autre, un criminel condamné pour l’un des pires massacres de l’histoire guinéenne est libéré sous prétexte de raisons humanitaires, alors même qu’il n’a jamais exprimé le moindre remords pour les atrocités commises sous son régime.
Où est la justice ? Où est l’égalité devant la loi ? Dans quelle République digne de ce nom un militant pro-démocratie encourt plus de risques judiciaires qu’un chef de junte responsable de viols et d’exécutions sommaires ?
Une manœuvre politique cynique et dangereuse
Il ne fait aucun doute que cette grâce est avant tout une opération politique savamment calculée. En libérant ce criminel, le pouvoir cherche à instrumentaliser son influence dans la région forestière pour renforcer son assise politique en vue des échéances électorales à venir. L’objectif est limpide : faire de l’ex-capitaine un vecteur de propagande, un outil de légitimation au sein d’une communauté qui pourrait peser lourd dans le rapport de force électoral.
Mais ce calcul est aussi porteur de risques. Car une fois son rôle accompli, ce protégé d’un jour deviendra un fardeau encombrant. Et l’histoire nous enseigne que les alliances politiques fondées sur l’opportunisme se brisent toujours au moment opportun. Qui peut garantir que le pouvoir actuel, une fois conforté dans ses ambitions, n’éliminera pas son allié devenu trop gênant ?
Un précédent dangereux pour l’avenir de la justice guinéenne
Au-delà du cas spécifique de cette grâce, cette décision pose un problème de fond : l’affaiblissement de la justice et la consolidation d’un pouvoir où l’arbitraire l’emporte sur le droit. En démontrant qu’une condamnation judiciaire peut être annulée au gré des intérêts du moment, le régime envoie un message clair : il n’y a plus de justice en Guinée, seulement la volonté du prince.
Et demain ? Qui d’autre pourra bénéficier d’une telle clémence sur mesure ? Quelle autre décision de justice pourra être balayée d’un revers de main si elle ne sert plus les desseins du pouvoir en place ? Ce précédent ouvre la porte à une insécurité juridique totale, où plus personne ne peut croire en l’impartialité des tribunaux.
La République assassinée
En accordant cette grâce illégale, immorale et politiquement intéressée, le pouvoir actuel achève de démontrer ce que beaucoup pressentaient déjà : il ne gouverne pas par le droit, mais par la force et la manipulation. Ce n’est pas seulement une trahison envers les victimes des massacres du 28 septembre 2009, c’est une gifle à toute la nation guinéenne, une humiliation collective infligée à un peuple qui aspire à une justice véritable.
Mais les faits sont têtus, et l’histoire retiendra. Les dictateurs passent, les régimes s’effondrent, mais les crimes contre l’humanité ne s’effacent pas d’un trait de plume. Qu’on le veuille ou non, la justice finira toujours par rattraper ceux qui croient pouvoir la piétiner sans conséquences.