Mamadi Doumbouya ou l’échec programmé d’un dictateur
Bientôt trois ans depuis qu’il a renversé le régime d’Alpha Condé le 5 septembre 2021 par un coup d’Etat militaire. Accueilli en héros pour avoir écourté le 3ème mandat contesté d’Alpha Condé, la lune de miel entre le Général Mamadi Doumbouya et ses compatriotes a été de courte durée. Et pour cause, le Président de la transition a déçu plus d’un guinéen.
L’ancien légionnaire français qui avait été porté à la tête des Forces Spéciales par le régime d’Alpha Condé avant de renverser ce dernier à travers un putsch, est dans une logique de confiscation du pouvoir.
Alors qu’il s’était engagé solennellement à la prise du pouvoir que ‘’ni lui, ni aucun membre du CNRD ou du gouvernement n’allait se présenter aux élections’’ et qu’il va ‘’rendre le pouvoir aux civils en organisant des élections démocratique de la base au sommet’’, le Général Mamadi Doumbouya ne semble plus respecter ses engagements.
A la tête du pays depuis près de 3 ans, sa gouvernance est marquée par des graves violations des droits de l’homme, la restriction des libertés publiques, à travers la fermeture des médias, la restriction d’internet et la répression des manifestants.
Pendant qu’aucun des dix points du chronogramme de la transition n’a été effectué depuis le 5 septembre 2021, des manœuvres sont en cours pour pousser le Chef de la junte militaire à se porter candidat aux prochaines élections, comme ça été le cas au Tchad, récemment.
Un projet risqué qui se prépare et dont les conséquences seront incalculables pour l’avenir de la Guinée.
De l’avis de nombreux observateurs, à son arrivée au pouvoir, Mamadi Doumbouya et son clan ont tout d’abord cherché à faire taire toutes les voix dissonantes et faire fuir les principaux acteurs politiques afin de tenter de se maintenir au pouvoir contre la volonté du peuple de Guinée.
D’ailleurs l’écrivain guinéen Tierno Monénembo estime que ce sont les guinéens eux-mêmes qui ont créé un ‘’monstre’’ et que ce ‘’monstre que nous avons créé est lâché ! Personne d’entre nous n’échappera à sa furie.’’
‘’Nous savons d’expérience que les dictateurs commencent par vous arracher un ongle, puis un doigt, puis deux doigts, puis le bras tout entier.’’ a-t-il fait remarquer.
Pour asseoir son pouvoir, ajoute l’écrivain guinéen, « Il a nommé par décret le président du CNT, nous n’avons rien dit. Il a outrageusement franchi les limites que lui fixait sa fonction pour s’occuper des questions de fond comme un président normal et non plus comme un simple chef de la Transition. Lui, l’intérimaire, il a créé cet horrible tribunal d’exception que l’on appelle CRIEF pour se mêler de choses qui ne le regardent pas : patrimoine bâti, corruption, grands chantiers, etc. Personne n’a osé lui rappeler qu’il n’était pas là pour s’occuper de courbe du chômage ou d’indice de développement mais pour organiser des élections rapides et régulières en expédiant les affaires courantes.»
Ayant pris de l’assurance, poursuit-il, « Il a éloigné du pays les principaux leaders politiques et interdit le FNDC. Et voilà maintenant que le Général Sadiba Koulibaly est mort et que Foniké Menguè et Billo Bah ont disparu ! Et voilà maintenant que par la bouche des professionnels de la démagogie, le chef de la Transition est devenu le président de la République, ce qui équivaut à un flagrant délit d’usurpation de titre. Et encore une fois, nous n’avons rien dit. », regrette le lauréat du prix Renault 2008.
C’est pourquoi, prévient l’écrivain guinéen, « Nous le disons parce qu’il est clair que nous ne sommes plus dans une logique de transition. Une transition de trois ans n’en est plus une, c’est presque un mandat présidentiel, un mandat présidentiel gratuit qui, plus est, et donc une escroquerie politique et morale. Avec un minimum de bonne foi et un iota de compétence, on peut en six mois, mener une transition à son terme et nulle gymnastique intellectuelle, nulle argutie technique ne pourra nous persuader du contraire ».

De son côté Sékou Koundouno, qui regrette l’assassinat d’une cinquantaine de jeunes et d’adolescents par des éléments des forces de défense et de sécurité lors des manifestations politiques depuis l’avènement du CNRD au pouvoir, dénonce le piétinement des libertés publiques et des droits fondamentaux des citoyens.
« Mamadi Doumbouya s’en est pris à tout ce qui a été conquis de haute lutte en terme de droits et de libertés. La liberté de réunion, le droit de manifestation pacifique, la très emblématique liberté de la presse pour ne citer que ceux-là sont en train d’être enterrés par celui qui citait parmi les causes du renversement du Président Alpha Condé, le piétinement des droits des citoyens », regrette le Responsable de la planification du FNDC qui vit en exil depuis 2022.
Face à ces dérives dictatoriales, prévient l’activiste de la Société civile, « Il n’est pas exclu que la liberté syndicale, l’indépendance de la justice et surtout l’indépendance du Barreau soient les prochaines cibles de ces fous qui nous gouvernent. ».
Pendant que l’avant projet de la nouvelle Constitution présenté récemment par le CNT ouvre la voix à tout guinéen de se présenter aux futures élections, les Forces vives de Guinée, qui regroupent les principaux partis politiques et la Société civile compter s’opposer farouchement à une possible confiscation du pouvoir par la junte militaire.
Selon un observateur de la scène politique guinéenne, Mamadi Doumbouya devrait se servir de l’exemple du Capitaine Moussa Dadis Camara pour éviter de s’aventurer dans un tel projet risqué.
A quatre mois de la fin de la transition militaire prévue le 31 décembre 2024, les Forces vives de Guinée disent ne plus reconnaitre la junte militaire au delà de cette date et n’excluent pas de demander la dissolution du CNRD et d’exiger son remplacement par un nouvel organe de transition dirigé par un civil.
Abdoul Wahab Barry
