Contre La sansure

Monsieur le Premier ministre, vos « avancées » en droits humains sont une insulte à la Guinée

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Monsieur le Premier ministre Bah Oury, permettez-moi d’être direct : votre déclaration sur les avancées significatives en matière de droits humains sous Mamadi Doumbouya insulte l’intelligence des Guinéens et des observateurs internationaux qui suivent ce qui se passe dans notre pays depuis quatre ans.

Les disparitions forcées : une méthode de gouvernance

Vous parlez d’avancées ? Laissez-moi vous rappeler quelques faits. Un collectif d’organisations de la société civile a dénoncé les forces de défense pour avoir tué au moins 70 personnes entre 2022 et 2025, principalement lors de manifestations.

Deux figures majeures du FNDC, Oumar Sylla (Foniké Menguè) et Mamadou Billo Bah, ont été enlevés le 9 juillet 2024. Ils sont portés disparus depuis plus d’un an et demi. Leurs épouses ont dû déposer plainte à Paris contre votre patron pour disparition forcée. Pourquoi à Paris ? Parce qu’en Guinée, elles savent que la justice est aux ordres.

Mohamed Cissé, libéré après avoir été enlevé avec eux, a témoigné des tortures subies. Et quand les citoyens dénoncent ces enlèvements, votre procureur général Fallou Doumbouya les menace de poursuites pour calomnie. C’est ça vos avancées ? Criminaliser ceux qui dénoncent les crimes ?

Le journaliste Habib Marouane Camara a été enlevé le 3 décembre 2024 par des gendarmes. Un an après, toujours aucune trace de lui. Reporters Sans Frontières a dû saisir le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées.

La liste continue : les deux fils, le neveu et le frère du reggaeman Elie Kamano, kidnappés dans la nuit du 15 au 16 novembre par des hommes armés en civil. Le père du journaliste Mamoudou Babila Keita, 75 ans, enlevé le 29 septembre 2025 à N’Zérékoré en représailles contre les enquêtes de son fils exilé. Sadou Nimaga, ancien secrétaire général du ministère des Mines, enlevé en plein jour à Kaloum et toujours introuvable.

Cette répression ne vise pas que les figures nationales. En novembre 2023, Moussa Mara alias El Sisi, militant du RPG Arc-en-ciel, a été arrêté et emprisonné arbitrairement, sans garanties judiciaires. Le 14 novembre 2024, Ousmane Gnelloye, blogueur et soutien d’Alpha Condé, a été enlevé par des hommes non identifiés. Le 5 septembre 2025, Mamadou Bory Barry alias Mabory, militant de l’UFDG, a subi le même sort. Une stratégie systématique contre l’opposition.

Amnesty International et huit organisations ouest-africaines ont qualifié ces pratiques de crimes contre l’humanité. Des experts de l’ONU et de l’Union Africaine ont exhorté vos autorités à libérer ces personnes. Même la mission d’observation de l’Union Africaine lors de votre mascarade électorale a souligné la nécessité de lutter contre ces enlèvements. Voilà la réalité des droits humains dont vous parlez.

La terreur frappe même l’armée

Le tableau est encore plus sombre pour les officiers supérieurs. Le 14 juin 2024, le Général Sadiba Koulibaly a été condamné à 5 ans de prison, torturé selon de multiples témoignages, puis assassiné en détention. Le 8 novembre 2023, le Colonel Célestin Bilivogui a disparu dans des conditions obscures. Un an plus tard, son corps a été montré à son épouse. Une brutalité psychologique sans nom. Le Colonel Pivi, lui, est décédé en détention selon une déclaration de votre procureur, victime d’une non-assistance à personne en danger alors qu’il était sous la responsabilité de l’État.

La liberté de la presse assassinée

Passons à la liberté de la presse, ce pilier de toute démocratie. En mai 2024, six médias privés et indépendants ont été interdits d’un coup : Djoma TV, Djoma FM, Espace FM, Espace TV, Sweet FM et FIM FM. Leur crime ? Être critiques envers le régime. En décembre 2025, à quelques jours de votre élection jouée d’avance, vous avez suspendu Africa 24 sous un prétexte fallacieux.

Le 18 janvier 2024, des journalistes réunis à la Maison de la Presse de Conakry pour protester contre le brouillage de stations de radio ont été encerclés par la gendarmerie. Neuf ont été arrêtés, les autres séquestrés pendant des heures. Sékou Jamal Pendessa, secrétaire général du Syndicat des professionnels de la presse de Guinée, a été arrêté et détenu. En octobre 2023, une douzaine de journalistes ont été arrêtés pour avoir manifesté contre la censure.

Le journaliste français Thomas Dietrich a été expulsé en janvier 2024 alors qu’il avait un visa valide. Des sites comme Guinée Matin ont été bloqués sans explication. Les réseaux sociaux ont été coupés pendant trois mois début 2024. Votre ministre de l’Information a même déclaré que l’Internet n’est pas un droit. En 2024, vous imaginez ?

Reporters Sans Frontières a classé la Guinée à la 103ème place sur 180 pays dans son classement 2025 de la liberté de la presse. Une chute de 25 places en un an seulement. Les journalistes guinéens témoignent anonymement : ils ont tous peur. Seuls ceux qui ont un parrain au palais Mohammed V peuvent travailler sans crainte. L’autocensure est devenue la norme de survie.

Des manifestants tués, dont des enfants

Vous avez interdit les manifestations en mai 2022. Depuis, vos forces de sécurité ont tué au moins 59 manifestants et citoyens, dont au moins 20 en 2024 selon le FNDC. Human Rights Watch a documenté le meurtre par vos forces de sécurité d’au moins huit personnes en 2024, dont trois enfants, lors de manifestations à Conakry. Des enfants, Monsieur le Premier ministre.

Le 26 février 2024, lors d’une grève générale contre la détention arbitraire de Sékou Jamal Pendessa, vos forces ont tué Ibrahima Touré, 19 ans, et Mamady Keïta, 17 ans, qui ne manifestaient même pas. Le 20 octobre 2022, vos militaires ont tiré sur des manifestants qui appelaient au retour à l’ordre civil, faisant cinq morts. En 2023, plus de 70 personnes ont été tuées dans des violences politiques. Ce sont des vies humaines, pas des statistiques.

Une justice à deux vitesses

Le 28 mars 2025, votre général a accordé une grâce présidentielle à Moussa Dadis Camara, condamné à 20 ans de prison pour crimes contre l’humanité liés au massacre du 28 septembre 2009 où au moins 156 personnes ont été tuées et 109 femmes violées. Amnesty International, Human Rights Watch et trois autres organisations ont demandé l’annulation de cette grâce, la qualifiant de trahison des victimes. Vous avez maintenu cette décision scandaleuse.

Parallèlement, Aliou Bah, président du MODEL, a été condamné à deux ans de prison ferme le 7 janvier 2025 pour offense au chef de l’État. Sa condamnation a été confirmée en appel le 28 mai 2025. Son crime ? Avoir exercé sa liberté d’expression. Des organisations de défense des droits humains ont dénoncé une atteinte flagrante à cette liberté fondamentale. D’un côté, vous graciez un criminel contre l’humanité, de l’autre, vous emprisonnez quelqu’un pour avoir exprimé son opinion. C’est ça votre justice ?

Cette justice d’exception vise aussi les défenseurs de droits humains. Dans la nuit du 20 au 21 juin 2025, Maître Mohamed Traoré, avocat engagé pour l’État de droit, a été enlevé à son domicile, séquestré et sauvagement torturé avant d’être abandonné dans la rue. Le 19 février 2025, Abdoul Sacko a subi le même sort : enlevé, séquestré, torturé puis jeté dans la nature. Un traitement réservé à ceux qui osent exercer leur liberté de parole.

L’opposition neutralisée

Vous avez dissous une douzaine de partis politiques et suspendu les plus importants, dont le RPG d’Alpha Condé et l’UFDG de Cellou Dalein Diallo. Cette suspension a été renouvelée en octobre 2024 puis en janvier 2025, juste à temps pour les empêcher de participer aux élections. Les conseils municipaux ont été dissous en mars 2024, jugés illégitimes par vous. Tous les préfets ont été remplacés par des militaires. Vous appelez ça une transition démocratique ?

Le monde entier observe

Les organisations internationales ne s’y trompent pas. Human Rights Watch a publié en décembre 2024 un rapport accablant intitulé « Les droits humains en péril alors que la transition promise se fait attendre ». L’organisation documente comment votre régime continue à tuer, intimider et museler les détracteurs malgré toutes les promesses de Doumbouya.

Le ministre de la Justice lui-même a dû reconnaître en septembre 2024 devant Human Rights Watch : « Oui, nous avons des problèmes de violation des droits de l’homme. » Mais cette reconnaissance n’est suivie d’aucune action concrète. Au contraire, un éminent membre du FNDC a témoigné : « Après quatre ans de régime militaire, la répression des droits et libertés n’a fait que s’intensifier. Le gouvernement a étouffé la liberté d’expression et de réunion, il a neutralisé l’opposition politique par des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, du harcèlement et des intimidations. »

La CEDEAO maintient des sanctions contre la Guinée depuis le coup d’État de 2021. Des organisations de la société civile de toute l’Afrique de l’Ouest multiplient les appels à leurs dirigeants pour qu’ils interpellent Doumbouya sur ces violations massives et systématiques.

Une mascarade électorale

Et puis il y a cette mascarade électorale que vous osez présenter comme un progrès démocratique. L’élection du 28 décembre 2025 était une farce grotesque. Doumbouya a remporté 86,72% des voix contre huit opposants inconnus, après avoir fait écarter tous les adversaires sérieux. Le FNDC a dénoncé une mascarade boycottée par l’immense majorité des Guinéens. Mamadou Doumbouya n’a même pas fait campagne, tellement il était sûr du résultat.

Cette élection intervenait après qu’il ait fait adopter une nouvelle constitution en septembre 2025 lui permettant de se présenter, malgré ses promesses répétées de ne pas le faire. Les consultations pour cette constitution ont été largement boycottées par les citoyens à l’appel de l’opposition, qui les a qualifiées d’opérations de communication avec des étudiants contraints d’y assister sous la menace.

Ces différents cas traduisent une dérive autoritaire grave du CNRD, marquée par l’usage systématique de l’arbitraire, la répression politique, la torture et la négation du droit à la vie, en violation flagrante de la Constitution guinéenne et des engagements internationaux de la Guinée.

Une trahison historique

Monsieur le Premier ministre, vous êtes venu de l’opposition pour cautionner cette dictature. Votre déclaration sur les avancées significatives en matière de droits humains n’est pas seulement un mensonge. C’est une insulte aux familles des disparus qui pleurent leurs proches sans même pouvoir leur donner une sépulture digne. C’est une insulte aux journalistes qui vivent dans la peur quotidienne d’être enlevés ou emprisonnés pour avoir fait leur travail. C’est une insulte aux manifestants tués pour avoir simplement exprimé leur désaccord. C’est une insulte aux opposants qui croupissent en prison pour délit d’opinion. Et c’est une insulte à tous les Guinéens qui espéraient sincèrement que le coup d’État de 2021 apporterait le changement promis.

Les faits sont têtus : au moins 70 personnes tuées lors de manifestations, des dizaines de disparitions forcées, six médias fermés arbitrairement, une chute de 25 places au classement de la liberté de la presse en seulement un an, des dizaines de journalistes arrêtés, tous les grands partis d’opposition suspendus juste avant les élections, les manifestations interdites depuis 2022, une grâce accordée à un criminel contre l’humanité pendant que des opposants croupissent en prison pour avoir simplement exprimé leur opinion.

Ce n’est pas une avancée, Monsieur le Premier ministre. C’est une régression historique. Un recul sans précédent dans l’histoire récente de notre pays. L’histoire retiendra que vous avez choisi de prêter votre voix, votre légitimité d’ancien opposant, à cette mascarade plutôt que de défendre les valeurs démocratiques que vous prétendiez incarner quand vous étiez dans l’opposition. Vous avez trahi votre propre histoire, vos propres combats.

Les Guinéens méritent mieux que vos mensonges d’État. Ils méritent la vérité, même si elle est dure à entendre. Ils méritent la justice, pas une justice à deux vitesses qui gracie les criminels et emprisonne les opposants. Et surtout, ils méritent le respect de leurs droits fondamentaux, ces droits que vous leur refusez systématiquement depuis quatre ans tout en osant parler d’avancées significatives. La réalité sur le terrain contredit chacun de vos mots, et les organisations internationales les plus crédibles le documentent jour après jour.

Abdoul Karim Diallo, Citoyen Guinéen

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