Monsieur le Président, quand le pouvoir devient une responsabilité historique (Par Abdourahaman Condé)
Il arrive dans la vie d’une nation un moment où le pouvoir cesse d’être un enjeu pour devenir une épreuve. La Guinée se trouve aujourd’hui à cet instant précis.
Après quatre années de transition, le pays n’attend plus des gestes d’autorité, mais des preuves de maturité politique. L’histoire ne vous observe plus comme un acteur de rupture, mais comme le dépositaire d’une continuité, et c’est à partir de cette position que tout commence vraiment.
Vous entrez dans une phase où chaque décision, même silencieuse, a une portée durable. La transition vous a offert le temps, l’autorité et les moyens. La République attend désormais autre chose : une vision capable de transformer la force en équilibre, la centralisation en régulation, la discipline en confiance. Gouverner ne consiste plus à tenir un pays, mais à le rendre gouvernable sans vous.
La société guinéenne sort d’un cycle long de tensions, de promesses non tenues et de désillusions répétées. Les citoyens n’attendent plus des discours héroïques ni des démonstrations de puissance. Ils aspirent à des institutions qui fonctionnent sans peur, une administration qui protège sans humilier, un État qui décide sans écraser. La stabilité véritable ne se mesure pas à l’absence de bruit, mais à la prévisibilité des règles et à la justice de leur application.
Le risque n’est pas la contestation, mais l’installation d’un confort du pouvoir où l’applaudissement remplace l’évaluation et où la loyauté devient un métier. L’histoire africaine montre que les régimes entourés uniquement de voix flatteuses finissent toujours par gouverner à l’aveugle : Un pouvoir fort n’a pas besoin d’être protégé de la critique ; il a besoin qu’on l’aide à voir clair.
Vous avez aujourd’hui l’opportunité rare de transformer ce mandat en fondation institutionnelle. Cela exige de rompre avec la gestion de l’exception et d’ouvrir celle de la normalité. Non pas en affaiblissant l’État, mais en le rendant plus juste. Non pas en cédant à la pression, mais en créant des mécanismes capables de résister au temps. La vraie refondation ne se voit pas dans les slogans, mais dans des procédures solides et durables.
Le pays ne sera pas jugé sur ce qui a été promis, mais sur ce qui sera structuré. Dans les années à venir, personne ne mesurera votre passage au nombre de décisions signées, mais à la solidité des institutions laissées. Les générations futures retiendront non pas la force de votre autorité, mais la qualité de la liberté qu’elles auront héritée.
La Guinée n’a pas besoin d’un pouvoir parfait. Elle a besoin d’un pouvoir conscient de ses limites, capable de se corriger et assez confiant pour accueillir le regard critique comme une ressource. Gouverner ainsi, c’est accepter que la grandeur d’un chef ne réside pas dans la peur qu’il inspire, mais dans la sérénité qu’il laisse derrière lui.
Il y a des moments où un dirigeant peut choisir d’être un passage ou de devenir une référence. Vous êtes à cet instant. Et ce choix ne se proclame pas : il se prouve, jour après jour, dans la manière d’écouter, de décider, de réparer et de transmettre.
La Guinée ne vous demande pas d’être irréprochable. Elle vous demande d’être juste. Et parfois, c’est bien plus difficile.
Par Abdourahaman CONDE

Politologue
Source: https://www.visionguinee.info/
