Parti unique : le spectre qui revient en Guinée
De plus en plus d’analystes redoutent le retour vers un parti-État, comme à l’époque du président Ahmed Sékou Touré, qui a dirigé la Guinée de 1958 à 1984. La crainte est d’autant plus grande que parmi les partis politiques dissous figurent les trois grandes formations politiques que sont le RPG Arc-en-Ciel, l’UFDG de l’ex-Premier ministre Cellou Dalein Diallo et l’UFR de Sidya Touré. Les partis dissous perdent leur statut, leurs sièges sont scellés, leurs biens placés sous séquestre, et leurs leaders vivent en exil.
Dans le même temps, le pouvoir pousse un nouveau mouvement, censé fédérer les soutiens du président sur tout le territoire. Une manœuvre qui rappelle, pour de nombreux Guinéens, les heures sombres du parti‑État, à l’époque de Sékou Touré.
La Guinée est‑elle en train de verrouiller son espace politique ?
Ibrahima Tenemba Kourouma fait partie des acteurs politiques touchés dès la première vague de répression, lorsque Conakry, fin 2025, avait suspendu une cinquantaine de formations politiques.
Celui qui plaidait autrefois pour un bipartisme assumé, plutôt qu’un multipartisme éclaté, n’est aujourd’hui guère surpris : selon lui, tout parti susceptible de faire de l’ombre au pouvoir du président Mamadi Doumbouya pourrait être balayé à son tour.
Mais malgré cette dérive qu’il juge prévisible, Ibrahima Tenemba Kourouma reste prudent quant à l’éventualité d’un véritable parti‑État. La tentation existe, mais la rupture totale avec le pluralisme politique n’est pas encore officiellement actée, insiste-t-il.
« Pas forcément un parti-Etat, mais ils vont toujours garder des partis qui ne feront pas de poids. Parce que quand on dit que les partis politiques finiront par être dissous, ce sont des partis qui peuvent déranger le régime, qui peuvent être vraiment d’une opposition claire et nette, qui peuvent avoir le courage de dénoncer et de conquérir le pouvoir. Mais ils ne vont pas dissoudre tous les partis parce qu’il y a des formations politiques qui, encore, les arrangent. »

Un nouveau parti pour le pouvoir de Mamadi Doumbouya
Le pouvoir guinéen poursuit pourtant son offensive politique avec l’installation, sur l’ensemble du territoire, du parti Génération pour la modernité et le développement, GMD. Pour le Premier ministre Amadou Oury Bah, ce nouveau mouvement a vocation à rassembler « toutes les sensibilités guinéennes” sous une même bannière.
Une ambition qui inquiète toutefois de nombreux observateurs. L’éditorialiste politique Mamadou Dian Baldé estime ainsi que cette volonté de concentrer toutes les forces politiques derrière un seul parti pourrait ouvrir la voie à un parti‑État :
« Cette dissolution intervient au moment où, du côté de la majorité présidentielle, on met les petits plats dans les grands pour la formation d’un parti politique. Cela nous rappelle le régime de Sékou Touré. Maintenant, peut-être que c’est exagéré, mais quand même, il y a cette crainte. »
L’histoire politique avec Sékou Touré
L’analyste politique Gayo Diallo estime aussi que la dynamique actuelle rappelle les mécanismes de centralisation du pouvoir, déjà observés dans l’histoire politique du pays. Cela pourrait marquer une étape décisive vers la fin du pluralisme.
« N’oubliez pas que lorsque nous avions eu l’indépendance, il y avait eu déjà un ensemble de partis qui s’étaient entendus pour réclamer le Non. Mais après quelques années, ces partis se sont fondus dans le PDG-RDA qui est devenu de facto le parti-État. Et à l’époque, au lieu de former le citoyen guinéen, on a formé le militant du PDG-RDA. Et moi, je crois que ce que nous vivons actuellement, ce n’est qu’une résultante de cela. »
Pour rappel, après le Non de 1958, le Président démocratique de Guinée (PDG) de Sékou Touré devient la force politique dominante en Guinée. Grâce à son rôle dans la lutte anticoloniale et à son réseau syndical, il se présente comme le garant de l’unité nationale.
Mais très vite, les autres partis sont marginalisés. Le PDG organise alors un véritable maillage du territoire : des cellules sont installées dans chaque quartier, chaque village, chaque entreprise. Elles contrôlent l’accès aux postes publics, aux organisations de jeunesse, aux syndicats. La vie sociale et politique passe nécessairement par le parti.
En 1963, le PDG de Sékou Touré devient officiellement parti unique. Toute opposition est étouffée, faisant de ce parti l’unique acteur politique sous Sékou Touré.
Ironie de l’histoire : ce parti vient lui aussi d’être dissous, aux côtés d’une quarantaine d’autres formations politiques, jugées désormais indésirables par les autorités guinéennes.
La rédaction francophone de la DW

DW Afrique, ce sont des dizaines de journalistes en Allemagne, en Afrique et dans le monde.

