PÊCHE EN GUINÉE (2021–2025) : DES MILLIARDS SUR LA MER, DES MIETTES DANS L’ASSIETTE
Depuis le 5 septembre 2021, la Guinée a changé de capitaine… mais pas de cap. On a repeint le navire, hissé un nouveau drapeau, multiplié les discours au port comme si les mots pouvaient remplacer les moteurs. Pendant ce temps, le citoyen continue de payer son poisson plus cher qu’une promesse électorale.
Ici, la mer déborde de projets. L’assiette, elle, déborde surtout de frustration.
2021–2022 : refondation annoncée, opacité assumée
À peine le CNRD aux commandes, la pêche devient soudain un « levier stratégique ». On promet ports modernes, licences assainies, navires bien encadrés… bref, la révolution dans les filets.
Mais lorsqu’on scrute cette période, on ne voit qu’une valse de fauteuils, des diagnostics répétés, des slogans recyclés. Les bilans annuels ? Invisibles. Les chiffres accessibles au citoyen ? Dissous dans les profondeurs administratives.
Les partenaires — Banque mondiale, AFD, FAO, PROBLUE, C2D — arrivent avec leurs millions. Eux avancent, calculent, planifient. Le ministère, lui, signe beaucoup. Explique beaucoup. Promet beaucoup.
Mais sur le terrain, le pêcheur continue de regarder le soleil pour lire sa chance.
Kounki : quand les promesses prennent l’eau, mais pas les financements
Puis vient le fameux projet Kounki, cette marée de dollars qui ferait tourner la tête à n’importe quel pays côtier : près de 130 millions de dollars mis sur la table. Les partenaires déroulent les chiffres, les montants, les matrices d’impact… tout y est, sauf les résultats visibles.
Sur le papier, 120 débarcadères doivent renaître, l’aquaculture doit pousser comme une marée montante, la chaîne de valeur doit devenir une autoroute. Dans la vraie vie, entre 2022 et 2023, ce qu’on voit ressemble plus à une plaquette PowerPoint qu’à une transformation nationale. L’argent circule. Les données d’exécution, elles, restent bien attachées au fond.
2023–2024 : l’océan des projets, la sécheresse des comptes
Viennent ensuite les années des grands mots : résilience, durabilité, sécurité alimentaire, gouvernance inclusive, souveraineté bleue. Les ateliers s’enchaînent, les visites officielles aussi.
Mais un pays ne se nourrit pas d’ateliers.
Une économie maritime ne se construit pas avec des hashtags.
Et une gouvernance transparente commence par un document simple : l’exécution budgétaire annuelle.
Or entre 2023 et 2024, pas un seul rapport public détaillé permettant de savoir :
– combien a été investi ;
– où ;
– comment ;
– et avec quels résultats.
La communication prend le large. Le citoyen, lui, reste sur la plage.
2025 : l’effet Fassou Théa, ou l’art de faire parler les chiffres
Avec Fassou Théa, le ministère découvre une nouvelle arme : la scénographie du bilan. En 100 jours, le ministre présente un tableau spectaculaire :
193 milliards GNF en exécution, 44 contrats approuvés, des recettes pour le Trésor, du tonnage halieutique, des navires contrôlés, des pôles aquacoles identifiés.
Politiquement, c’est un coup de maître : le ministre devient le chirurgien qui réanime un secteur laissé pour mort.
Techniquement, c’est un peu moins héroïque : aucun détail par année, aucune ventilation précise projet par projet, aucune série de performance. Le citoyen est ébloui par les chiffres, mais aveuglé sur ce qu’ils signifient vraiment.
Cinq années d’abondance financière et de pauvreté statistique
Si l’on assemble honnêtement les pièces, le puzzle 2021–2025 ressemble à ceci :
– Des milliards mobilisés.
– Des partenaires enthousiastes.
– Des projets toujours en lancement, en préparation, en validation.
– Et, paradoxalement, une rareté de données publiques permettant d’évaluer.
La Guinée sait combien elle reçoit. Elle ignore combien elle transforme réellement.
Les bailleurs produisent des documents rigoureux. Le ministère produit des communiqués enflammés.
Entre les deux, le citoyen essaie de comprendre qui dit vrai.
Un ministère en transition permanente
Le plus troublant, dans tout cela, c’est la constance d’un ministère qui semble toujours « en transition ».
Chaque année commence par « Nous allons ».
Chaque bilan commence par « Nous avons trouvé ».
Et chaque promesse s’achève par « Nous lancerons bientôt ».
La reddition de comptes ?
Elle flotte quelque part entre le discours et la marée.
Pourtant, rien n’empêche de publier annuellement :
– les budgets ;
– les taux d’exécution ;
– les réalisations physiques ;
– les impacts mesurés ;
les effets sur les prix, les emplois, les pertes post-capture.
Ce n’est ni compliqué, ni coûteux.
C’est simplement… politique.
Conclusion :
un pays qui nage dans les projets, mais qui peine à remplir l’assiette
On a juré de moderniser la pêche, de structurer la filière, de garantir le poisson à prix accessible.
Mais aujourd’hui encore, le Guinéen tient son panier comme un pêcheur à mains nues :
il entend parler de millions, de stratégie, de durabilité… mais le prix du poisson, lui, ne baisse pas.
Et c’est peut-être ça, le vrai naufrage :
un océan de promesses, une marée de financements,
et au bout du compte… une mare de résultats visibles.
