Plaidoyer pour la stabilité monétaire : Pourquoi la Guinée ne doit pas introduire un billet de 50 000 ou 100 000 GNF
La Guinée traverse l’une des périodes économiques les plus sensibles de son histoire récente : crise de liquidités, inflation persistante, fragilité du secteur bancaire et perte de confiance des acteurs économiques. Autant de signaux qui appellent à la prudence, la rigueur et la responsabilité.
Dans ce contexte tendu, l’idée d’introduire un billet de 50 000 ou 100 000 GNF apparaît non seulement inopportune, mais aussi dangereuse pour l’équilibre macroéconomique du pays.
1.- Un risque réel de dévaluation déguisée
Mettre en circulation un billet à valeur faciale élevée envoie un message clair aux marchés :
la monnaie nationale perd de son pouvoir d’achat. Une telle décision est généralement perçue comme une reconnaissance implicite que l’inflation est incontrôlée.
Les conséquences immédiates seraient les suivantes :
.- fuite des agents économiques vers le dollar, l’euro, l’or ;
.- accélération de la perte de valeur du GNF ;
.- renchérissement des importations ;
.- hausse automatique du coût de la vie.
2. Une inflation aggravée et incontrôlable
Dans une économie déjà frappée par une inflation à deux chiffres, l’introduction de coupures plus grandes reviendrait à injecter davantage de masse monétaire sans contrepartie productive. Cela entraînerait une hausse accélérée des prix ; une baisse du pouvoir d’achat des ménages ; une spirale inflationniste difficile à maîtriser.
Les expériences internationales montrent clairement que plus les billets sont gros, plus les prix augmentent rapidement, car l’économie s’ajuste psychologiquement et mécaniquement.
3.- Perte de confiance dans la monnaie nationale
La confiance est la première richesse d’une monnaie. L’introduction d’un billet de 100 000 GNF serait interprétée comme l’aveu que le franc guinéen ne vaut plus grand-chose.
En conséquence, les commerçants exigeraient des devises pour se protéger ; les citoyens thésauriseraient, cacheraient et retireraient massivement leur argent ; les institutions financières perdraient en crédibilité.
4.- Hausse exponentielle du risque de contrefaçon
Plus un billet a une grande valeur, plus il attire les faussaires. Or, la Guinée ne dispose pas encore d’une technologie monétaire suffisamment performante pour se prémunir totalement contre la contrefaçon de haute qualité. Un billet de 50 000 ou 100 000 GNF serait plus facile à cibler ; plus rentable à falsifier ; plus dangereux pour les échanges quotidiens. C’est un risque réel de déstabilisation du système monétaire.
5.- Une économie déjà fragilisée par l’absence de monnaies divisionnaires
Les économies les plus structurées sont celles où les centimes jouent un rôle. Le manque de petites coupures en Guinée entraîne déjà des prix arrondis à la hausse ; des pertes quotidiennes pour les consommateurs ; un désordre dans les transactions. Introduire de grosses coupures pendant que les petites disparaissent reviendrait à désarticuler complètement l’ossature monétaire du pays.
Propositions alternatives pour résoudre la crise de liquidités sans déstabiliser la monnaie
1.- Restaurer les petites coupures
Réintroduire massivement les billets de 500, 1 000, 2 000 et 5 000 GNF, en améliorant leur durabilité avec des matériaux renforcés (format polymère). Cela fluidifierait les échanges, stabiliserait les prix et renforcerait la confiance.
.2 Réduire la masse monétaire fiduciaire en favorisant les paiements électroniques
.- Développer un paiement mobile élargi et sécurisé ;
.- Digitaliser les transactions publiques ;
.- Réduire les paiements en espèces dans l’administration et les entreprises publiques.
Cela permettrait de diminuer la pression sur les billets sans créer de nouvelles coupure.
.- Limiter les dépenses improductives ;
.- Renforcer le contrôle des flux financiers de l’État ;
.- Prioriser les investissements structurants.
Une gestion rigoureuse permettrait de réduire la création monétaire et donc l’inflation.
4.- Soutenir l’économie réelle au lieu d’imprimer plus de billets
La croissance se crée dans : l’agriculture ; les PME/PMI ; les secteurs de transformation ; les infrastructures productives. Un appui ciblé à ces secteurs renforcerait la production nationale et stabiliserait les prix.
5.- Renforcer la transparence de la Banque Centrale
.- Publication régulière des indicateurs monétaires ;
.- Communication claire sur les décisions ;
.- Explication des impacts pour la population.
La confiance naît d’une banque centrale transparente, responsable et prévisible.
Conclusion
L’introduction d’un billet de 50 000 ou 100 000 GNF ne résoudra pas la crise de liquidités. Elle risque au contraire d’ouvrir la voie à une dévaluation accélérée, une perte de confiance, une inflation aggravée, une instabilité monétaire profonde.
La Guinée n’a pas besoin de gros billets, elle a besoin de rigueur, de transparence, de petites coupures, de digitalisation et de soutien à l’économie réelle. Ce n’est qu’à travers ces réformes que le pays pourra restaurer la confiance, stabiliser sa monnaie et bâtir une croissance durable.
Diallo Mamadou Lamarana dit Ramadan
Ingénieur Agroeconomiste et Enseignant chercheur
Source: https://www.visionguinee.info/
