Contre La sansure

Plus une transition s’étire, plus elle se dilue dans ses propres promesses : méditation sur la trajectoire guinéenne

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Il est dans la vie des nations des instants suspendus, des seuils critiques où l’exception, au lieu de précéder le renouveau, s’installe comme une forme nouvelle d’ordre provisoire qui se prolonge. Ce qui devait être un interrègne destiné à ouvrir les voies d’une légitimité refondée devient alors une durée sans balise, une attente sans terme, un souffle arrêté.

Ainsi se profile, dans le miroir du réel, l’expérience guinéenne. La transition, initialement conçue comme un passage éclairé vers un retour au pacte républicain, semble désormais prise dans un halo d’incertitudes. Le provisoire dure. Le temporaire persiste. L’éphémère s’installe. Et dans cette temporalité suspendue, l’idéal initial court le risque de se confondre avec une normalité aux contours mouvants.

Or, plus l’ancrage institutionnel se fait flottant, plus les conséquences systémiques se manifestent. Dans le domaine économique, l’indétermination prolongée engendre la prudence des investisseurs, l’attentisme des partenaires et la fragilisation des circuits productifs. L’économie, structurellement vulnérable, devient captive d’un contexte imprévisible, où la rationalité des agents se heurte à l’absence de lisibilité des politiques publiques. Le panier du citoyen s’allège, tandis que le marché, déserté, reflète moins la loi de l’offre et de la demande que les caprices d’un environnement volatil.

Dès lors, le politique, censé incarner la boussole de la cité, se retrouve dans une posture d’équilibriste. Le recul du calendrier électoral entraîne un amenuisement du dialogue, une raréfaction du pluralisme actif et une forme de retrait du citoyen de l’espace civique. Le discours participatif, bien que proclamé, s’exerce sans que les garanties d’inclusivité effective soient toujours perçues par tous les segments de la nation. Ce n’est pas l’adhésion libre qui fonde l’ordre, mais l’acceptation résignée de ce qui advient. Et là où le débat devrait s’épanouir, le silence prudent devient posture dominante.

Il en résulte un brouillage des lignes diplomatiques. L’absence d’un cap temporel clair tend à rendre la posture extérieure plus incertaine. Les dialogues se font plus distants, les partenaires attendent sans toujours s’engager, et les signaux adressés aux institutions régionales paraissent en deçà des attentes. À mesure que le calendrier s’efface, l’aura extérieure se tamise, et l’image du pays, autrefois portée par un souffle historique, se trouve enfermée dans un entre-deux difficilement lisible depuis les enceintes multilatérales.

Quant à la stabilité intérieure, l’on sait qu’aucune paix durable ne saurait se fonder sur le seul usage de l’autorité. Dans tout contexte où le provisoire devient la norme, l’équilibre fragile entre pouvoir et légitimité devient plus difficile à maintenir. L’État, pour préserver la cohésion, se doit de s’appuyer sur des institutions crédibles, ancrées dans le consensus. Or, à défaut d’un socle partagé, même les mesures les plus justifiables peuvent se heurter à la suspicion, et les intentions, pourtant louables, à l’incompréhension.

Mais c’est surtout sur le plan social que les effets de l’inachèvement transitoire se révèlent dans toute leur acuité. Le tissu national, déjà mis à l’épreuve par des décennies de tensions, se fragilise lorsque les repères symboliques se brouillent. Le sentiment d’appartenance collective faiblit à mesure que l’horizon républicain s’éloigne. Les identités particulières, si elles ne trouvent pas leur place dans un récit commun, deviennent refuge ou ferment d’oppositions latentes.

Dans les foyers, la précarité s’installe sans bruit. Les pères redoutent le lendemain, les mères improvisent la survie, et les jeunes se heurtent au mur invisible d’un avenir incertain. L’éducation devient un luxe, la santé un combat quotidien, l’emploi un mirage. Et pourtant, le peuple observe, attend, espère encore. Mais il faut le dire avec la gravité qu’impose l’heure : l’attente ne saurait être éternelle sans conséquences sur le lien de confiance entre gouvernés et gouvernants.

Il ne s’agit nullement ici d’assigner des intentions, ni de porter un jugement sur des hommes, mais de rappeler que toute transition, pour être fidèle à sa mission, se doit d’être brève, claire et finalisée. Le pouvoir transitoire ne tire sa légitimité que de son caractère transitoire. Et dès lors qu’il se prolonge au-delà du raisonnable, il devient l’objet d’interrogations croissantes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Le retour rapide à l’ordre constitutionnel n’est pas une exigence accessoire : il est la condition même de la stabilité, de la paix durable, de la prospérité économique et de la cohésion sociale. Retarder ce retour, c’est alimenter les incertitudes, ouvrir des brèches dans la confiance citoyenne, et fragiliser les acquis déjà obtenus.

Tellement la transition s’éternise, qu’un esprit rompu aux joutes oratoires pourrait, non sans un certain aplomb, déclarer que la phase transitoire s’est achevée d’elle-même  non point par des actes posés, mais par sa propre durée  et qu’en lieu et place d’un interrègne, nous sommes entrés dans une “ère de refondation”, comme si, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’inachèvement devenait fondement.

Puissent ceux qui tiennent le gouvernail de l’État entendre cet appel dans sa mesure la plus solennelle. Gouverner, surtout dans une transition, ce n’est point s’attarder dans la durée, mais se hâter vers l’achèvement. C’est inscrire son action dans la logique du service et non de la conservation. C’est agir, non pour durer, mais pour transmettre.

La République de Guinée mérite mieux qu’une attente indéfinie. Elle mérite un avenir balisé par la voix du peuple, exprimée librement dans les urnes. Elle mérite une transition qui tienne parole, qui clôt son cycle par le retour à la souveraineté populaire, non par la perpétuation du provisoire. Le temps, en République, ne saurait se figer sans coût. Plus une transition dure, plus elle se transforme, malgré elle, en antichambre des incertitudes.

À présent, l’on observe, non sans étonnement mêlé de gravité, une forme de collaboration empressée entre certains esprits jadis sourcilleux et le détenteur actuel de l’autorité transitoire  une proximité guidée moins par la conscience républicaine que par des intérêts particuliers. Ces mêmes voix, aujourd’hui volubiles, semblent exhorter celui qui tient les rênes du pouvoir à renoncer à son serment solennel, prononcé devant la Nation et le monde, comme si la parole d’un soldat n’était qu’une simple formule que l’on pouvait révoquer à loisir.

Mais ce qu’ils feignent d’ignorer, c’est qu’un soldat, lorsqu’il engage sa parole, engage bien plus que sa personne : il engage son honneur, sa discipline et le sens du devoir qui fonde la noblesse de l’uniforme. Et nous savons, du nom qu’il porte, qu’il est des lignages pour lesquels la parole donnée ne se trahit point à la légère. En cela, jusqu’à preuve du contraire, nous demeurons convaincus que cet engagement sera tenu, que la promesse faite au peuple guinéen sera honorée avec la rigueur qui sied aux hommes de tenue.

Et si, d’aventure, la peur de l’après-pouvoir venait à troubler la résolution initiale, nous osons croire que le peuple de Guinée, dans sa lucidité coutumière, saura offrir à ceux qui partiront le respect dû à leur rang, pourvu que l’honneur fût sauf, et que le départ se fît dans la dignité, quitte à admettre certaines formes de compromis nécessaires à la stabilité de l’État. Car l’histoire, parfois clémente, sait reconnaître la grandeur dans le renoncement volontaire.

Konaté Lanciné

Jeunesse du RPG Arc-en-Ciel

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