Quand la force parle plus fort que la loi : retour à l’âge brut des nations
Il y a des moments dans l’histoire où le monde ne bascule pas brusquement, mais se fissure silencieusement. L’actualité récente en est une illustration troublante. Elle ne pose pas seulement la question du Venezuela, ni même celle des États-Unis. Elle pose une question plus fondamentale, presque civilisationnelle : le droit international est-il encore une barrière, ou seulement un décor ?
Depuis 1945, les relations internationales reposent sur une promesse solennelle : celle d’un monde où la force serait contenue par la règle, où la souveraineté ne serait plus une proie légitime, où la guerre deviendrait l’exception. Cette promesse est gravée noir sur blanc dans la Charte des Nations unies. Mais comme l’écrivait Raymond Aron, « la paix impossible, la guerre improbable » n’a jamais signifié l’abolition de la violence — seulement sa canalisation.
Or ce qui se dessine aujourd’hui est plus inquiétant : la désinhibition de la puissance.
Pendant longtemps, même les grandes puissances qui violaient le droit ressentaient le besoin de s’en justifier. Mandats flous, coalitions de circonstance, résolutions interprétées au forceps : l’hypocrisie juridique était le prix à payer pour préserver un ordre commun. Elle n’était pas une vertu, mais elle constituait une retenue.
Aujourd’hui, cette retenue s’érode.
Agir d’abord, expliquer après — ou ne pas expliquer du tout — marque une rupture. Hannah Arendt l’avait prédit : « Là où la violence règne absolument, tout le monde est réduit au silence, y compris l’agresseur. » Lorsque la force cesse de dialoguer avec la loi, elle ne convainc plus, elle impose.
Il faut le dire sans détour : le droit international n’a jamais été égalitaire. Il a toujours été appliqué de manière asymétrique, souvent impuissant face aux puissants, plus efficace entre les faibles. Mais il remplissait une fonction essentielle : ralentir la brutalité du monde, rendre chaque violation coûteuse politiquement, moralement, symboliquement.
Ce frein est en train de lâcher.
Le problème n’est pas seulement juridique, il est stratégique. Car quand une puissance majeure se place au-dessus des règles qu’elle a elle-même promues, elle envoie un signal clair : les normes sont optionnelles. Et ce signal ne reste jamais isolé. Il est entendu, interprété, imité.
L’histoire est implacable sur ce point. Thucydide le notait déjà dans le dialogue des Méliens : « Les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent. » Chaque fois que cette logique s’impose durablement, l’ordre international se transforme en champ de forces instables, où la méfiance remplace la coopération et où la dissuasion supplante la diplomatie.
Ce n’est pas un monde plus sûr. C’est un monde plus nerveux.
Les États dits « faibles » ne sont pas sans défense, mais leurs armes sont lentes : le droit, l’opinion, la mémoire. Le droit international agit souvent comme une sismographie morale : il n’empêche pas immédiatement le tremblement de terre, mais il enregistre la faute. Et l’histoire montre que ce qui est impuni aujourd’hui devient souvent indéfendable demain.
L’erreur stratégique des puissants est de croire que la force pure suffit. Elle ne suffit jamais. Paul Valéry le rappelait avec lucidité : « La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. » À long terme, l’abandon des règles ne renforce pas les empires, il les fragilise. Les règles sont contraignantes, certes, mais elles sont aussi un filet de sécurité pour ceux qui dominent.
Nous ne sommes donc pas revenus à un monde sans loi. Nous sommes entrés dans un monde où la loi devient sélective, appliquée quand elle arrange, ignorée quand elle dérange. C’est plus dangereux encore qu’un chaos ouvert, car cela nourrit l’arbitraire sous couvert de normalité.
La question n’est pas de savoir si la force existera — elle existera toujours. La vraie question est celle-ci : la force acceptera-t-elle encore de se soumettre à une limite ?
Car lorsqu’un ordre international cesse d’être crédible, il ne s’effondre pas d’un coup. Il s’use. Et quand il se brise enfin, il laisse derrière lui un monde où chacun se croit autorisé à frapper le premier.
L’histoire, là encore, est formelle : ce sont rarement les faibles qui paient le prix le plus durable du retour à la loi du plus fort — ce sont les puissants qui l’ont rendue acceptable.
Aboubacar Fofana, chroniqueur
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