Contre La sansure

Quand la route précède la pensée : Réflexion critique sur les grands projets routiers en Guinée, à l’heure de l’urbanisation accélérée

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En Guinée, comme dans de nombreux pays en développement, la croissance démographique rapide et l’expansion continue de la capitale nourrissent une réponse devenue presque automatique : construire davantage de routes, plus larges, plus rapides, censées absorber les flux, désengorger la circulation et accompagner le développement. Cette réponse, compréhensible au regard de l’urgence quotidienne vécue par les usagers, mérite pourtant d’être examinée avec rigueur, à la lumière de l’expérience accumulée par la planification urbaine et l’ingénierie des transports.

Conakry et sa périphérie illustrent parfaitement cette tension. L’étalement progressif de l’agglomération vers l’est et le nord, sous l’effet conjugué de la pression démographique, du coût du foncier et de l’absence de régulation efficace, génère des déplacements toujours plus longs et plus complexes. Face à cette situation, la route apparaît comme la solution la plus visible, la plus rapide à mettre en avant. Pourtant, l’expérience montre que l’augmentation de la capacité routière produit souvent des effets paradoxaux.

Les gains initiaux de fluidité, bien réels à court terme, modifient les comportements : on accepte de s’installer plus loin, de parcourir davantage de kilomètres, de dépendre davantage de la voiture ou du transport informel. Progressivement, les flux augmentent, la congestion réapparaît, parfois plus sévère qu’auparavant. La route finit ainsi par absorber le trafic qu’elle a elle-même suscité. Ce phénomène, largement observé ailleurs, trouve en Guinée un terrain particulièrement favorable en raison de l’absence d’alternatives structurantes de transport collectif.

Cette dynamique devient problématique lorsque les infrastructures précèdent la planification territoriale. Une route rapide n’est jamais un simple ouvrage technique ; elle est un puissant organisateur de l’espace. En l’absence de schémas directeurs opérationnels, de règles claires d’occupation du sol et de mécanismes de maîtrise foncière, elle attire une urbanisation spontanée, souvent désordonnée. Lotissements informels, activités commerciales linéaires, occupations anarchiques des emprises : la route devient un axe de vie improvisé plutôt qu’un élément d’un projet urbain maîtrisé. La ville ne se construit plus selon une vision collective, mais au gré des opportunités individuelles et de la spéculation.

Le 1er février 2024. El Hadj Gando BARRY (casquette rouge), Ministre des Infrastructures et des Travaux Publics s’est rendu sur le tronçon Kagbélen-Kouriah.

 

À cela s’ajoute une sous-estimation persistante des enjeux environnementaux. En Guinée, les fortes pluies, la fragilité de certains sols, la proximité des mangroves et des zones humides imposent une attention particulière à la gestion des eaux pluviales et à l’insertion écologique des infrastructures. Trop souvent, ces dimensions sont traitées comme secondaires, alors qu’elles conditionnent la durabilité même des ouvrages. Une route mal drainée, mal protégée contre l’érosion, devient rapidement une source de dégradation accélérée et de coûts imprévus.

Sur le plan de la sécurité routière, les bénéfices sont également trop souvent présumés. L’élargissement des chaussées et l’augmentation des vitesses ne garantissent ni la réduction des accidents ni la protection des usagers vulnérables. Dans un contexte où piétons, motos, taxis, camions et vendeurs riverains cohabitent sur le même espace, une infrastructure rapide peut devenir un lieu de conflits permanents si ses usages réels ne sont pas anticipés et régulés.

Enfin, la question de la pérennité reste largement absente du débat public. Construire est un acte visible, politiquement valorisant. Entretenir l’est beaucoup moins. Pourtant, sans stratégie claire de maintenance, sans ressources dédiées et sans capacité institutionnelle renforcée, une infrastructure se dégrade rapidement, annulant les bénéfices initiaux qu’elle promettait et pesant durablement sur les finances publiques.

Ces constats ne constituent ni un rejet de l’infrastructure ni un plaidoyer pour l’inaction. Ils appellent à un changement de regard. La véritable question n’est pas de savoir s’il faut construire des routes en Guinée, mais comment, pour quels usages, et dans quel cadre stratégique. Une route peut faciliter les déplacements ; elle ne définit pas, à elle seule, un projet de ville.

Penser l’infrastructure, ce n’est pas empiler du béton, c’est organiser des trajectoires. Et dans une Guinée en pleine mutation urbaine, ce sont ces trajectoires — sociales, spatiales et environnementales — qui détermineront si les routes que nous construisons aujourd’hui ouvriront des perspectives durables ou refermeront des possibles pour demain.

Par Aboubacar Fofana

Ingénieur en Structure, membre de l’Ordre des Ingénieurs du Québec (Canada).

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