Contre La sansure

Transformer l’insalubrité en opportunité : le parcours lumineux d’une pionnière congolaise

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À Bukavu, dans l’est de la RDC, une jeune entrepreneure transforme un problème urbain majeur en une opportunité économique et écologique.

Joëlla Buhendwa, la vingtaine, fondatrice et PDG d’AstiFerme, s’est spécialisée dans la valorisation des déchets ménagers grâce à l’élevage de la mouche soldat noire.

Son objectif : réduire la pollution, améliorer la sécurité alimentaire et créer des emplois durables.

« Notre travail contribue à réduire la pollution environnementale, à améliorer la sécurité alimentaire et à créer des emplois durables dans ma communauté », explique-t-elle.

Joëlla Buhendwa a choisi d’y voir une ressource, un potentiel, un avenir. Agronome formée à l’Université Catholique de Bukavu (UCB) et fondatrice d’AstiFerme, elle incarne cette nouvelle génération de leaders africains qui bousculent les codes en prouvant que l’innovation peut naître des lieux les plus inattendus.

Son entreprise pionnière transforme les déchets organiques ménagers en protéines animales, engrais naturels grâce à l’élevage de la mouche soldat noire, un modèle d’économie circulaire.

Formée dès le collège à la rigueur scientifique, nourrie par une passion précoce pour l’environnement et la création, Joëlla développe très tôt un regard capable d’unir science, créativité et engagement social. À l’UCB, elle ne se contente pas d’étudier : elle agit.

Web Watcher pour l’UNICEF, elle lutte contre la désinformation numérique ; ambassadrice de la paix, elle s’engage pour la cohésion sociale et la résilience des communautés ; vice‑présidente du club U‑Report Filles, elle contribue à faire entendre la voix des jeunes filles dans l’espace public.

Lorsqu’elle découvre le potentiel de la mouche soldat noire, elle ne voit pas un insecte, mais un outil de réponse durable à l’insalubrité urbaine, à la dépendance aux importations de protéines animales et au manque d’emplois verts.

Ses innovations lui vaudront notamment le Women in Ag Award 2025, catégorie Farming, récompensant une vision qui mêle excellence technique, impact social et leadership transformateur.

Du laboratoire à l’entreprise : la naissance d’AstiFerme

Joëlla Buhendwa lors d'une présentation de son entreprise
Crédit photo, Joëlla Buhendwa, En 2025, elle franchit un nouveau cap : elle devient formatrice des formateurs et forme plus de 300 jeunes comme Ambassadeurs de la paix.

 

L’année 2024 marque un tournant décisif. Sélectionnée par AALI‑IITA pour une formation spécialisée sur l’élevage de la mouche soldat noire (MSN), elle signe un partenariat qui consolide son expertise. Forte de cette compétence, elle fonde AstiFerme, une entreprise d’économie circulaire qui transforme les déchets organiques en : protéines pour l’alimentation animale ; engrais organique (frass) ; huile cosmétique ; biogaz pour un usage local.

En 2025, elle franchit un nouveau cap : elle devient formatrice des formateurs et forme plus de 300 jeunes comme Ambassadeurs de la paix. La même année, elle achève son master en production végétale, avec une recherche centrée sur l’élevage de la mouche soldat noire, confirmant la cohérence parfaite entre sa formation académique, son entrepreneuriat et son engagement communautaire.

Aujourd’hui, elle incarne un modèle inspirant pour les jeunes Africains, les femmes, les promoteurs du développement durable et tous ceux qui croient en un avenir construit sur la résilience et l’innovation. Scientifique, entrepreneure, leader sociale et ambassadrice de la paix, Joëlla Buhendwa continue de transformer sa communauté et d’en inspirer bien d’autres en prouvant que le changement durable commence par un regard différent.

Pourquoi la mouche soldat noire

Deux mains présentant des mouches soldat noires
Crédit photo, Joëlla Buhendwa

 

Tout part d’un constat simple : la ville de Bukavu croule sous les déchets, responsables d’inondations, de maladies et d’un environnement dégradé.

« Nous avons vu l’ampleur des déchets dans notre ville et leurs conséquences. Nous nous sommes dit : il faut trouver une solution, et surtout, une valeur ajoutée », raconte Joëlla.

La solution pour elle est une petite mouche : la mouche soldat noire, dont les larves transforment les déchets organiques en deux richesses :

  • Des protéines pour l’alimentation animale (volaille, poissons, porcs) ;
  • Un engrais organique très riche pour l’agriculture.

Les larves, très nutritives, réduisent aussi la concurrence entre humains et animaux sur les sources de protéines classiques comme le soja ou la farine de poissons.

« Grâce aux larves, nous apportons une réserve en protéines à moindre coût », affirme-t-elle.

Le processus

Joëlla et son équipe se rendent auprès des ménages pour récupérer les restes alimentaires.

« Souvent, ces déchets sont jetés sans tri. Nous venons les collecter directement. »

À l’usine, les déchets sont triés pour séparer l’organique du plastique.

Ils sont ensuite laissés en fermentation pour éliminer les nuisibles et faciliter la décomposition.

Les déchets décomposés sont donnés aux larves qui accélèrent encore leur dégradation tout en enrichissant le compost par leurs déjections.

Les larves arrivées à maturité sont bouillies pour éliminer les impuretés, séchées, puis vendues comme aliment riche en protéines. Quant au compost obtenu, il sert d’engrais organique.

À l'usine, les déchets sont triés pour séparer l'organique du plastique.
Crédit photo, Joëlla Buhendwa

Les bénéfices

D’abord économiques, les larves sèches coûtent beaucoup moins cher que la farine de poissons ou le soja. « Nos produits sont plus abordables pour les éleveurs », souligne Joëlla. Pour l’élevage, les résultats sont remarquables, selon elle : des poulets plus gras en un temps record, la production plus rapide et gains doublés pour les éleveurs.

Du côté agricole, le compost organique améliore la fertilité des sols sans les dégrader comme certains engrais chimiques.

Production et perception sociale

AstiFerme produit aujourd’hui environ 150 kg de larves par jour.

Pour Joëlla, le plus grand défi n’est pas la quantité, mais le regard de la société sur son métier.

« Il faut du courage pour manipuler les déchets. Beaucoup pensent que c’est honteux. Mais en réalité, c’est une opportunité qui génère des revenus. »

Les préjugés sont tenaces, surtout envers les femmes. « Les gens se demandent comment des femmes peuvent travailler avec des déchets ou toucher des larves. » pour elle, la sensibilisation reste donc un enjeu majeur.

Pour Joëlla, son entreprise répond à une urgence sociale et environnementale :

« Ma ville était submergée par l’insalubrité. Je me suis demandé : si je ne fais rien, qui le fera ? »

Aujourd’hui, AstiFerme : réduit les déchets, produit des aliments riches en nutriments, fabrique un compost naturel, et crée des emplois verts pour les femmes et les jeunes vulnérables.

« Nous incluons volontairement les personnes que la société laisse souvent de côté. »

Le défi du financement

Comme beaucoup d’entrepreneurs, l’accès au financement demeure un obstacle majeur.

« Nous avons besoin de fonds pour augmenter la production et répondre à la demande », affirme-t-elle.

Malgré les critiques, Joëlla reste déterminée : « Travailler avec les déchets n’est pas honteux. C’est un acte d’amour pour ma communauté. Ce que je fais aujourd’hui deviendra un héritage. »

Avantages de la mouche soldat noire

 l'élevage de ces larves offre un autre bénéfice majeur : la valorisation des déchets biodégradables.
Crédit photo, Joëlla Buhendwa. L‘élevage de ces larves offre un autre bénéfice majeur : la valorisation des déchets biodégradables.

 

Dans un entretien accordé à la BBC, le directeur général de l’Institut National pour l’Étude et la Recherche Agronomiques (INERA) a expliqué que le secteur agricole en République démocratique du Congo fait face à de nombreuses difficultés, notamment dans le développement de l’élevage. Selon lui, la principale contrainte réside dans la nutrition animale, qui place souvent l’homme et les animaux en concurrence pour les mêmes ressources.

« L’homme et l’animal se disputent les céréales », a-t-il précisé, rappelant que l’élevage requiert notamment l’ajout de farine de poisson, un produit déjà rare et coûteux alors même que la population mondiale peine à satisfaire ses propres besoins alimentaires.

C’est dans ce contexte que des solutions alternatives ont été explorées, notamment l’utilisation des larves de la mouche soldat noire. Non consommées directement par l’homme, ces larves offrent plus de 41 % de protéines, ce qui en fait un substitut idéal aux sources protéiques traditionnellement destinées à l’alimentation animale. Elles permettent ainsi de réduire la concurrence entre l’homme et l’animal.

Des analyses en laboratoire ont confirmé cette richesse nutritive.

« Nous avons dosé les nutriments et constaté le taux de 41 %. Nous avons également évalué d’éventuels risques de contamination pour la santé humaine : la réponse est négative. Il n’y a aucun effet néfaste », a affirmé le professeur Faustin Likonda, soulignant le caractère avantageux de cette pratique.

Par ailleurs, l’élevage de ces larves offre un autre bénéfice majeur : la valorisation des déchets biodégradables. Les déchets organiques, autrefois destinés aux poubelles, deviennent désormais une matière première pour la production des larves. Il s’agit d’un véritable système de recyclage écologique, contribuant à l’assainissement de l’environnement tout en supportant l’alimentation animale.

Limites de l’utilisation des larves de mouche soldat noire

Malgré ses avantages, cette technologie présente certaines limites, principalement liées aux conditions de manipulation. Le directeur général de l’INERA met en garde :

Si la procédure n’est pas rigoureusement respectée, il existe un risque d’effets nocifs pour la santé humaine. L’intrusion de mouches domestiques dans le processus de production peut entraîner la présence de larves impropres à la consommation animale, pouvant provoquer des zoonoses des maladies transmissibles de l’animal à l’homme. « C’est le danger le plus important », a-t-il insisté.

Pour encadrer cette filière en pleine expansion, un travail de normalisation est en cours.

« Il nous reste à mettre en place un cadre normatif. À l’INERA, nous élaborons des règles sur les méthodes de manipulation, les quantités à utiliser et les principes nécessaires pour garantir une production saine. Un protocole a déjà été soumis au Conseil national de normalisation. Une fois l’arrêté publié, il servira de guide à toute personne désireuse d’intégrer ce secteur », a expliqué le professeur Faustin Likonda.

Malgré ses avantages, cette technologie présente certaines limites, principalement liées aux conditions de manipulation.
Crédit photo, Joëlla Buhendwa

Une capacité de production prometteuse

La RDC dispose aujourd’hui d’un potentiel important pour produire des larves à grande échelle, notamment grâce à sa forte démographie et à ses grandes villes comme Kinshasa, qui génère près de 300 tonnes de déchets par jour. Ces déchets constituent une ressource organique abondante pour la production des larves.

De plus, le pays étant à dominante agricole, il produit de grandes quantités de végétaux et de fruits, qui ont montré des résultats particulièrement favorables lors des recherches menées par l’INERA.

Reste maintenant à organiser, structurer et renforcer la filière, tout en s’appuyant sur des partenaires fiables pour développer ce secteur stratégique.

Par Pamela Amunazo

BBC Afrique

Reporting from Kinshasa

Source: https://www.bbc.com/afrique/articles/cvgvpdy5pe6o

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