Contre La sansure

250 millions de dollars d’investissement : le vrai débat n’est pas le montant, c’est ce qu’il finance (Par K. Bogola Haba)

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Tribune de Keamou Bogola HABA, Ex Ministre de la Jeunesse et des Sports de la Republique de Guinée

Reconstruction ou rénovation des stades du 28-Septembre et de Nongo ?

250 millions de dollars d’investissement : le vrai débat n’est pas le montant, c’est ce qu’il finance.

Le stade du 28-Septembre vient d’obtenir en 2026 son homologation provisoire comme prévu. Le stade de Nongo devrait suivre six (6) mois plus tard après celui du 28-Septembre, avec l’option du gazon naturel. L’homologation internationale de l’Arena et de la piscine olympique par les autres confédérations de basketball, handball, volley-ball, natation et des sports de combat devrait suivre un an ou deux ans plus tard. Cette homologation intervient après près de cinq années durant lesquelles le Syli national de football et les clubs de football ont reçu leurs adversaires loin de la Guinée, comme cela va continuer encore avec les autres disciplines. Le football guinéen est rentré à la maison en 2026, et les autres disciplines devront le faire entre 2027 et 2029 si le projet continue.

Mais un chiffre occupe nos écrans et nos conversations : 250 millions de dollars d’investissement. Il inquiète, il circule et fait parler le citoyen, car nous ne sommes pas habitués à cette transparence des chiffres et nous n’avons parfois pas la bonne information. Comme l’a dit hier le ministre des Sports actuel Mr Mamadou Cellou Baldé, et je cite : « À notre prise de fonction en février 2026, soit six (6) mois avant, nous nous sommes posé la bonne question sur ces chiffres, nous avons eu la bonne information et nous pouvons conclure que nous sommes dans la bonne fourchette ». Comme le ministre en charge du domaine, le public mérite bien la bonne information qui a convaincu le ministre. Le peuple mérite effectivement des explications et l’ensemble des acteurs doivent faire ce travail pédagogique. Cette tribune n’est que le début de ma modeste contribution, car ce débat continuera à l’image des autres débats sur le football.

Le débat est légitime, et il est sain.

Ceux qui demandent des comptes sur l’argent public ont raison de le faire, et les contributions les plus sévères ont le mérite de poser tout haut une question que beaucoup de Guinéens se posent tout bas. Un pays qui ne s’interroge plus sur l’usage de son budget est un pays qui a renoncé à progresser. Mais l’interpellation citoyenne ne produit ses effets que si elle rencontre une information exacte. Le ministre des Sports, M. Mamadou Cellou Baldé, a engagé ce travail de clarification comme ses prédécesseurs que nous sommes. Parce que j’ai occupé ce département et porté une partie de ce chantier — voire la plus grande partie —, je voudrais y ajouter ce que la pratique du dossier m’a appris.

Le piège de la conversion et des comparaisons inappropriées.

Les infrastructures aux normes internationales ne se facturent en prix des materiaux locaux en francs guinéens, mais en prix des materiaux importés en devises étrangères des pays producteurs : entreprises, équipements, certifications et expertises viennent du marché mondial, et 90 % des équipements de ces projets sont importés, dans un contexte de guerre en Ukraine et au Moyen-Orient et d’envolée des prix mondiaux du matériel et du fret. Convertir mécaniquement un tel montant donne le vertige ; cela n’explique rien. À mon sens, la bonne méthode ne consiste pas à traduire un montant : elle consiste à savoir ce qu’il achète. De même, il ne faut pas comparer le nombre de sièges des stades de football avec les investissements d’un complexe omnisports-loisirs ou d’un complexe sport-business-loisirs à l’américaine.

Reconstruire n’est pas rénover.

Nous disons « rénovation » comme s’il s’agissait de repeindre des gradins et de retracer des lignes blanches. C’est notre vieille habitude. Or, un stade homologué n’est pas juste une enceinte de residence: c’est un système — pelouse certifiée et drainage, éclairage, équipements de retransmission et de communication, de sécurité et de contrôle d’accès, vestiaires et zones mixtes, salles de presse, antidopage, assistance vidéo, et, pour un complexe multisports, piste, piscines et salles omnisports. Chaque élément répond à un cahier des charges international ; aucun ne s’improvise ; tous se paient en devises. Et, en grande partie, ce sont des démolitions et des constructions nouvelles.
Aujourd’hui, les stades modernes se comparent á des Hotels géants de 4 á 5 etoiles.

Nongo : l’histoire d’un ouvrage jamais achevé.

Le complexe de Nongo est un don. Chantier ouvert en septembre 2007, financé et conduit par la coopération chinoise, l’ouvrage a été livré en 2011 — mais jamais achevé par manque de financement de la partie guinéenne. Dès 2017, un nouveau contrat a dû être passé pour solder les travaux restants. Pendant plus d’une décennie, le chantier a vécu au rythme des décaissements et des peintures sans investissement réel. En 2022 encore, la mission d’inspection de la Confédération africaine de football relevait que la pelouse installée n’était pas appropriée au football de haut niveau et que l’éclairage plafonnait autour de 700 lux, là où la norme en exige 1 200 en nocturne. L’ouvrage, comme un gros magasin antique, suintait de partout sans aucun éclat, avec plus de 10 hectares d’espaces couverte d’herbes sauvages et ses routes d’accès occupées par des mécaniciens et des marchands de fortune.

Traduit en travaux : une pelouse à déposer intégralement avec ses couches de drainage, un éclairage à remplacer entièrement, ainsi que des vestiaires et des salles à déplacer, à refaire complètement et à meubler. Pas une retouche : une reprise, et avec des équipements modernes qui attirent les usagers de la nouvelle génération « selfie », qui ne vont plus dans un stade uniquement pour voir un match, mais pour leur plaisir et leurs loisirs. Or, reprendre coûte souvent davantage que construire — on démonte avant de bâtir, on compose avec l’existant, et l’on garantit un résultat sur des fondations que l’on n’a pas choisies.

Ce que financent réellement les 250 millions.

Concrètement, qu’achète-t-on ? Le complexe de Nongo représente environ 120 millions de dollars d’investissement pour sa finition ; celui du 28-Septembre environ 130 millions, dont le football comme discipline représente environ 50 %, les autres disciplines ainsi que les infrastructures partagées et économiques le reste.

À Nongo : un stade annexe aux normes CAF et FIFA et un stationnement au moins multiplié par 10 — comme constaté par tous le jour de l’investiture du Président élu de la 5ᵉ République, qui a été une fierté pour tous ; une tribune couverte sur 360 degrés en sièges individuels ergonomiques ; 21 loges de luxe comme à la Juventus de Turin ou au Real Madrid, des espaces VIP et VVIP, un salon présidentiel ; des vestiaires modernes, des bureaux CAF/FIFA, une salle antidopage et une clinique regroupés avec les loges et la zone de presse moderne ; des salles de presse et des ascenseurs ; une pelouse naturelle à arrosage et drainage automatiques, conçue comme au Brésil ou en Côte d’Ivoire ; une sonorisation et un éclairage aux normes CAF/FIFA ; une vidéosurveillance centralisée, des accès sécurisés sur tout le pourtour, une administration et un poste de police modernes ; une énergie autonome — double ligne EDG, onduleurs, groupe de secours — et la fibre optique ; des espaces de commerce, de restauration, de jeux et de conférence, ainsi qu’un musée du sport guinéen.

Au 28-Septembre : mêmes normes et mêmes commodités, avec 18 000 places extensibles à 32 000 sous tribune couverte avant 2030, et surtout un véritable complexe multisports homologué par les fédérations internationales des sports de main, de combat, de raquette et de natation. On y trouvera une arène modulable de 6 000 à 9 000 places aux normes NBA Africa comme au Rwanda, pour rattraper notre retard dans ce domaine où nos athlètes excellent aux USA en NBA et NCAA ; un nouveau palais des sports aux dimensions handball, avec salles d’entraînement, qui remplacera l’actuel ; une piscine olympique ; un stade annexe aux normes CAF et FIFA ; une école de sport pour l’Institut du sport et de l’éducation physique ; une administration du sport abritant Nimba Sport, le Comité national olympique et des fédérations clés ; une clinique médico-sportive et des magasins adaptés ; de nouveaux accès sur tout le pourtour, y compris côté autoroute ; et une esplanade modernisée pour les grandes célébrations — le 2 octobre, les grands concerts — en appui de celles du Palais du peuple et de Nongo.
La plus grande partie de cette liste n’existait nulle part en Guinée : c’est du nouveau. Ce n’est pas une rénovation : c’est un équipement et un patrimoine national qui apparaissent pour faire de Conakry une destination internationale du sport de haut niveau.

Une décision que personne n’avait pu prendre avant 2023.

Le 28-Septembre est un don soviétique des années 1960, Nongo un don chinois : pendant plus d’un demi-siècle, la Guinée a pratiqué le sport de haut niveau dans des installations qu’elle n’avait pas financées et qu’elle n’a jamais entretenues à hauteur de ce qu’elles exigeaient. En 2023, pour la première fois et sous le leadership du Président Mamadi Doumbouya, l’État a décidé de payer lui-même : les deux chantiers ont été lancés simultanément sur le Budget national de développement — sans emprunt extérieur, sans don, sans bailleur et même sans avance de démarrage pour les entreprises, mais avec une volonté politique et une détermination incomparables — dans le cadre du programme Simandou 2040. Cette décision, prise par le Président Mamadi Doumbouya et son gouvernement, aucun de nos prédécesseurs n’avait pu la prendre : non par manque de lucidité, mais par manque de moyens. On peut discuter du coût ; on ne peut pas contester le changement de doctrine, celui d’un pays qui cesse d’attendre qu’on lui offre ses stades — et qui, cette fois, entend les finir. Et Dieu merci, le Président a trouvé des ministres et des cadres ambitieux, informés de ce qui se passe dans le monde et visionnaires, pour traduire sa volonté en actions à travers des études futuristes sur ces deux sites.

Le coût de ne rien faire.

Il existe une dépense dont nous parlons peu, parce qu’elle ne figure sur aucune plaque inaugurale : celle de l’inaction. Une Coupe d’Afrique des Nations nous avait été attribuée ; nous l’avons perdue, faute d’infrastructures homologuées, par peur d’investir dans le sport considéré injustement comme improductif. Pendant près de cinq ans, nos matchs à domicile se sont joués à l’étranger — déplacements, hébergements, location d’enceintes — aux frais de l’État et sans une recette encaissée au pays, ni par les acteurs du sport, ni par nos hôtels et agences de voyages et d’organisation d’événements, sans compter ce que rien ne chiffre : un Syli privé de son public, une jeunesse privée de compétitions. C’est à cela que l’investissement d’aujourd’hui doit être comparé. Pas au vide.

Qui décide, qui contrôle, qui paie ?

Dans un projet de cette taille, personne n’agit seul. Le maître d’ouvrage fixe la vision, à partir du programme du Président de la République. Le Gouvernement et l’Assemblée nationale l’approuvent et ouvrent la ligne budgétaire. Les architectes et les bureaux d’études conçoivent. L’ARMP contrôle et approuve la passation des marchés. L’entreprise adjudicataire exécute. L’ACGP et les bureaux de contrôle interne et externe valident les plans, les coûts et les décomptes en cours d’exécution. Le pôle économique mobilise le financement et paie. L’Inspection, le contrôle financier et la Cour des comptes auditent a posteriori. Huit maillons, huit responsabilités distinctes, et des contrôles qui se recoupent : réduire tout cela à « l’argent du stade » ne rend service à personne.

Les bonnes questions aux bons acteurs ?

Rien de ce qui précède ne dispense d’expliquer : la réaction épidermique et le silence sont deux manières de ne pas informer. Les bonnes questions ont des réponses documentées — périmètre exact de chaque marché, part des constructions neuves et des équipements, part de la reprise de l’existant. Ces réponses ne sont pas dans les fils de commentaires : elles sont dans les contrats, les décomptes d’entreprises et les rapports de l’ACGP, du contrôle technique et du Bureau de suivi des Delivery Units de Simandou 2040. Le ministre des Sports a commencé à les livrer, et il a raison de le faire ; il devrait continuer sans avoir peur de la pression populaire. Je forme un vœu simple : que le travail soit poursuivi jusqu’au bout, poste par poste, dans un document accessible. Non pour lever un doute, mais parce qu’un citoyen convaincu vaut mieux qu’un citoyen rassuré.

Bien au-delà du football.

Ce débat s’est enfermé dans le football alors que l’enjeu le dépasse de très loin. Depuis des années, la Guinée ne pouvait accueillir chez elle aucune compétition internationale homologuée : ni en basketball, ni en handball, ni en athlétisme, ni en sports de combat, ni en sports aquatiques. Nos fédérations envoyaient leurs athlètes ailleurs, ou renonçaient. Ce qui se construit à Nongo et au 28-Septembre, ce ne sont pas deux terrains de football : c’est la capacité d’une nation à recevoir, à organiser dans plusieurs disciplines et à accueillir de grands événements, comme la réception à Nongo d’une dizaine de présidents et chefs de gouvernement et de plus de 45 000 citoyens en janvier 2026.

Achever, gérer, rendre compte.

Reste la question dont on parle le moins et qui décidera pourtant de tout : que ferons-nous de ces complexes une fois les travaux achevés ? Notre vrai gaspillage n’a jamais été d’investir, mais de laisser des ouvrages se dégrader faute de les exploiter. Nos stades ont toujours été des charges : ils coûtaient, ne rapportaient rien, et l’État finissait par ne plus les entretenir. C’est ce cycle qu’il faut briser, et c’est maintenant qu’il se brise.

Par décret du 15 août 2025, l’État a créé la Direction Générale de Nimba Sport, appelée à devenir une société anonyme à capital entièrement public, chargée de l’exploitation commerciale de nos infrastructures : billetterie segmentée, loges et hospitalité, boutiques et concessions, espaces publicitaires, droits de dénomination, sponsoring, location des salles et des terrains annexes, concerts et événements professionnels. L’étude d’opérationnalisation conduite en 2025 par un cabinet indépendant évalue le chiffre d’affaires cumulé de ce portefeuille à environ 948 millions de dollars sur dix ans, et situe le retour sur investissement de Nongo à l’horizon 2031, et celui du 28-Septembre à 2033. Ces projections devront être tenues — mais elles changent la nature du débat : un investissement qui s’amortit n’est pas une dépense, c’est un actif. Dans un pays où sept habitants sur dix ont moins de trente-cinq ans, sur un marché africain du sport qui progresse d’environ 12 % par an, nous n’avons pas beaucoup d’actifs de cette nature. Le Maroc, le Sénégal et le Rwanda l’ont compris avant nous : aucun n’a commencé par un débat sur le montant investi, tous ont commencé par une décision d’exploitation.

Trois exigences, donc, et je les formule comme une ardente aspiration :

* Achever : les derniers travaux et l’homologation définitive des deux complexes.
* Gérer : mettre effectivement Nimba Sport en ordre de marche — ses dirigeants, son capital, ses contrats — pour que ces stades produisent enfin l’économie sportive que la Guinée n’a jamais eue.
* Rendre compte : publier, poste par poste, ce que l’argent public a financé, puis ce qu’il rapporte.

À un moment donné, une nation souveraine et ambitieuse fait des choix ambitieux. Il lui reste à les faire fructifier.

Keamou Bogola HABA

Ancien ministre de la Jeunesse et des Sports — République de Guinée

Source: https://www.guinee114.com/2026/08/19

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