Guinée: l’UFDG «existe» et continuera à s’opposer à «la violation des droits de l’homme», prévient Cellou Dalein Diallo
Christophe Boisbouvier
En Guinée Conakry, beaucoup sont choqués par la découverte le 24 août, près de Forécariah, d’une fosse commune avec six corps qu’on a retrouvés les mains ligotées et les yeux bandés. S’agit-il d’exécutions extrajudiciaires ? Saura-t-on un jour la vérité ?
L’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, contraint à l’exil, préside toujours l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), malgré sa dissolution officielle, en mars dernier, par le régime du président Doumbouya. De passage à Paris, le principal opposant guinéen répond aux questions de RFI.
RFI : Vive émotion en Guinée et à l’étranger après la découverte le 24 août près de Forécariah d’une fosse commune où se trouvaient six corps, les mains ligotées et les yeux bandés. Mais cette semaine, la commission défense et sécurité, qui dépend directement de la présidence guinéenne, a promis que toute la lumière serait faite. Est-ce que cela vous rassure ?
Cellou Dalein Diallo : Cela ne me rassure pas dans la mesure où il y a eu beaucoup de cas déplorables qui appelaient des enquêtes sérieuses pour identifier les auteurs et commanditaires des crimes. Il y a eu les disparitions forcées. Le procureur a été saisi. La justice a promis de faire la lumière sur ces cas. Jusqu’à présent, on n’a aucune information. Donc aujourd’hui, les disparitions forcées, il y a au moins une douzaine de jeunes, de citoyens portés disparus et jusqu’à présent, on n’a pas de résultats. N’oubliez pas que cette fosse commune a été découverte non loin du camp de Kalia, le camp occupé par les forces spéciales.
Donc, qu’est-ce que vous espérez ?
Nous avons appelé à conduire des enquêtes, mais déjà les premiers signes sont source d’inquiétude dans la mesure où on a enterré à nouveau les corps sans faire d’autopsie, sans avoir cherché à identifier les corps. Donc il y a vraiment aucun signe d’espoir par rapport à ça.
Cellou Dalein Diallo, on entend depuis le mois dernier sur les réseaux sociaux une conversation téléphonique que vous auriez eue avec le magistrat guinéen Algassimou Diallo. Est-ce que vous confirmez avoir échangé avec lui au téléphone ?
Je confirme que je n’ai pas échangé avec Algassimou, avec lequel je n’ai aucune relation personnelle. Je pense que le souci est d’inventer un complot. Vous savez, la Guinée est habituée au complot permanent. Et de trouver le moyen peut-être de m’inculper puisqu’ils ont tout essayé avec le dossier Air Guinée qui était un dossier bidon. Ils n’ont pas pu. Maintenant peut-être qu’on va me coller un complot pour pouvoir peut-être obtenir une décision de justice, je ne sais pas. Mais moi je ne connais pas Algassimou. Je connais Algassimou à travers les médias mais je ne le connais pas physiquement et je n’ai pas échangé avec lui.
Cellou Dalein Diallo, vous êtes aujourd’hui à la tête d’un parti, l’UFDG, qui a été officiellement dissous. Et aux législatives du 31 mai dernier, aucun député de votre camp n’a pu être élu. Est-ce que dans le paysage politique guinéen, vous n’êtes pas désormais hors jeu ?
Mais attendez, ne dites pas élu. On n’avait même pas le droit de présenter de liste puisque le parti était dissous avant. Donc le parti ne pouvait pas présenter de candidat. Et moi-même je suis exclu, je suis radié du fichier électoral. Donc est-ce que le parti, malgré la dissolution, existe ? Bien sûr, il existe. C’est une adhésion à des idées, à des principes, à des convictions. Et n’oubliez pas que la moitié des fédérations sont à l’extérieur. En Guinée, compte tenu du climat de terreur, c’est difficile de critiquer. Nous ne sommes pas d’accord avec la confiscation du pouvoir. Nous ne sommes pas d’accord avec la restriction drastique des libertés publiques. Nous ne sommes pas d’accord avec la violation récurrente et massive des droits de l’homme. Donc le parti existe, c’est une revendication, c’est une aspiration du peuple que nous incarnons. Et à l’étranger, étant donné que la moitié des structures du parti se trouvaient à l’étranger, 60 à 70 % de la diaspora guinéenne milite au sein de l’UFDG. Ça donne une force et ça permet au parti de continuer d’exister et de se battre, en commençant par, bien entendu, dénoncer cette folie liberticide.
Alors vous contestez fortement le régime du président Doumbouya, mais depuis que celui-ci est au pouvoir, l’argent arrive en Guinée. Et d’après la CNUCED, c’est-à-dire l’ONU, votre pays est en 2025 celui d’Afrique subsaharienne qui a attiré le plus d’investissements directs étrangers, quelque 8 milliards de dollars grâce notamment au projet des mines de fer de Simandou.
Oui, c’est une réalité. Le problème, c’est que ce n’est pas le résultat d’une politique judicieuse. C’est la conjoncture internationale favorisée par une demande forte de nos mines. Ce n’est pas le fait d’une politique particulière d’attraction des investisseurs étrangers. Est-ce que ceci, pour l’instant, contribue à l’amélioration des conditions de vie des Guinéens ? Non. Puisqu’entre temps, la Banque mondiale note que la pauvreté s’est aggravée dans le pays.
Entre la Russie et l’Occident, le régime du président Doumbouya refuse de choisir. Il y a deux mois, par exemple, il s’est opposé au débarquement à Conakry d’un lot important de matériels militaires russes à destination du Mali. Est-ce que ce n’est pas de sa part une façon habile de s’attirer les bonnes grâces de la France qui du coup hésite à condamner ses dérives ?
Je pense qu’il réussit à ménager les uns et les autres. La France ? Oui, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle ferme parfois les yeux, ou fait des communiqués plutôt timides par rapport à la condamnation des disparitions forcées. Donc je pense que les dirigeants guinéens essayent de ménager toutes les grandes puissances.
Donc vous reconnaissez une certaine habileté diplomatique de la part du régime du président Doumbouya ?
Oui, je crois que le régime exploite cet intérêt de toutes les grandes puissances par rapport aux mines. Je pense que la junte a braqué un pays riche en minerai notamment. On parle beaucoup du fer de Simandou, mais notre bauxite aussi est la bauxite qui a la plus grande teneur actuellement en aluminium. Donc il joue, je pense, pour que les gens ferment les yeux et essaient de ménager tout le monde.
