*Guinée : de la citoyenneté confisquée aux trônes sans peuple*
Il faut dire la vérité sans détours : la Guinée s’avance dans l’histoire avec un fardeau doublement accablant. D’un côté, un système éducatif effondré, incapable de former des esprits libres et critiques. De l’autre, une classe dirigeante qui figure parmi les couches les moins instruites de la nation. Résultat ? Les ignorants gouvernent, les masses se laissent berner, et la médiocrité devient norme et horizon.
Dans ce climat, comment espérer bâtir une culture citoyenne digne de ce nom ? Car la citoyenneté ne naît pas des slogans patriotiques ni des constitutions bricolées dans l’ombre des casernes : elle s’enracine dans la pratique quotidienne, dans l’éthique des petites choses, dans la discipline collective et la conscience éveillée. Or, tant que nous continuerons à confondre l’homme providentiel avec le bâtisseur d’avenir, tant que les “faux messies” prospéreront sur la misère intellectuelle des foules, nous resterons prisonniers des illusions, des coups d’État recyclés et des mascarades de légitimité.
Car il est des arrivées au sommet qui ne sont pas des ascensions, mais des chutes maquillées. Accéder aux plus hautes fonctions de l’État sans traverser l’épreuve des urnes, c’est s’asseoir sur un trône sans fondation. Ce pouvoir-là flotte dans une gloire empruntée, instable, vulnérable au souffle du peuple. Le vrai dirigeant, confronté aux suffrages et aux débats, construit pas à pas une légitimité vivante, nourrie d’histoire collective. Le parachuté, lui, vit dans une insécurité permanente : il multiplie les cérémonies, les postures et les flatteries pour masquer ce qu’il n’a jamais conquis. Son autorité n’est qu’un décor, une citadelle de papier.
Ces trônes sans peuple fissurent le pacte civique. Quand la promotion se fait par faveur et non par mérite, les talents se retirent, la jeunesse perd foi dans l’effort, et la société se résigne à la comédie. Les institutions deviennent des théâtres où l’on s’agite pour durer, non pour servir. Alors, la politique se réduit à une mécanique de conservation : stérile et stérilisante.
Face à cela, les antidotes existent. Les radios locales, les causeries de quartier, les associations, les lieux de culte peuvent devenir des écoles de citoyenneté. La jeunesse connectée, avide de repères, peut transformer ses écrans en tribunes de civisme. Même une simple action — gérer une caisse commune sans détourner un franc, entretenir une rue sans attendre l’État — est déjà une révolution silencieuse.
Il est urgent de replacer la légitimité et la citoyenneté au centre : non comme des mots creux, mais comme des liens vivants entre citoyens et institutions. Les nominations doivent redevenir des responsabilités, non des récompenses. La critique doit retrouver droit de cité, car sans contre-pouvoirs, le pouvoir se dégrade en simulacre.
Soyons clairs : la Guinée ne sera sauvée ni par les chars ni par les discours, mais par l’émergence d’une conscience collective qui ose placer la patrie au-dessus du clan. La vraie rupture commence ici : dans la dignité de l’alternance, dans la capacité du peuple à transformer ses habitudes, à exiger l’exemple, à faire tomber les trônes sans peuple.
Un homme d’État se mesure non à sa capacité à durer, mais à sa dignité dans le départ. Celui qui redoute d’être remplacé n’a jamais appris à servir. Or, un peuple qui aspire à bâtir son avenir ne peut plus se contenter de gloires empruntées ni de citadelles de papier. Il lui faut désormais arracher son destin à l’imposture et construire, pierre par pierre, la culture citoyenne qui manque à son édifice.
