À l’ONU, Guterres met en garde contre un monde régi par « la loi de la force »
La traditionnelle conférence de presse de début d’année du Secrétaire général de l’ONU – la dernière de son mandat – était empreinte de gravité. Jeudi, devant les journalistes, António Guterres a décrit un monde entré dans une phase de « surprises constantes et de chaos », où les équilibres ne répondent plus à aucune loi prévisible.
Physicien de formation, le chef de l’ONU a convoqué Newton pour éclairer la géopolitique contemporaine. « À toute action correspond une réaction égale et opposée », rappelle-t-il. En physique, la règle stabilise les systèmes. En politique internationale, elle produit l’effet inverse. « Nous vivons dans un monde où des actions – en particulier imprudentes – provoquent des réactions dangereuses », a-t-il averti, soulignant qu’elles sont désormais « multipliées par les divisions géopolitiques et amplifiées par une épidémie d’impunité ».
L’impunité comme moteur de l’escalade
Le diagnostic est sévère. « La loi de la force prévaut sur la force du droit », constate António Guterres, dressant le tableau d’un ordre international fragilisé : droit international « piétiné », coopération en recul, institutions multilatérales « attaquées sur de nombreux fronts ». Selon lui, l’absence de réponse crédible aux violations nourrit une spirale d’escalade, de méfiance et de déstabilisation, tandis que les coupes dans l’aide humanitaire déclenchent « leur propre chaîne de réactions de désespoir, de déplacements et de morts ».
Climat et technologie, accélérateurs du désordre
Le Secrétaire général élargit ensuite le champ. Les inégalités qui s’aggravent, le climat qui s’emballe, la technologie qui échappe aux États. Le réchauffement planétaire devient, sous sa plume, l’illustration la plus concrète de cette mécanique incontrôlée : « Chaque action qui réchauffe la planète déclenche une réaction féroce – tempêtes, incendies, ouragans, sécheresses, montée des eaux ». Quant à la révolution numérique, elle s’apparente à « l’un des plus grands transferts de pouvoir de notre époque », non vers les citoyens, mais vers des entreprises privées dont les outils façonnent comportements, élections, marchés et conflits « sans garde-fous ».
Des institutions « hors du temps »
Au cœur de son propos, un constat politique : les systèmes de gouvernance mondiale sont « à court de temps ». Conçus pour le monde d’il y a 80 ans, ils ne reflètent plus ni les équilibres économiques réels ni la montée en puissance des pays émergents.
« Chaque jour, la part de l’activité économique mondiale détenue par les économies développées traditionnelles recule », observe-t-il, tandis que le Sud global gagne en influence et que les échanges Sud-Sud dépassent désormais les flux classiques Nord-Nord.
Une multipolarité à encadrer
Face à cette recomposition, António Guterres plaide pour une multipolarité assumée, mais encadrée. Ni hégémonie unique, ni partage du monde en sphères rivales. « La multipolarité, à elle seule, ne garantit ni la stabilité ni la paix », rappelle-t-il, évoquant l’Europe d’avant 1914.
Sans institutions multilatérales solides, la confrontation l’emporte. D’où son insistance sur la réforme du Conseil de sécurité et sur le rôle central de l’ONU, « le seul organe doté par la Charte de l’autorité d’agir au nom de tous les pays en matière de paix et de sécurité ».
« Les principes sont pragmatiques »
À ceux qui opposent réalisme et principes, le Secrétaire général tranche : « Les principes sont pragmatiques ». Les valeurs inscrites dans la Charte des Nations unies ne sont pas, selon lui, des idéaux abstraits, mais « la condition sine qua non d’une paix durable et d’une justice pérenne ».
Il en veut pour preuve celles et ceux qui, partout dans le monde, continuent de risquer leur liberté ou leur vie – manifestants, journalistes, citoyens ordinaires – pour les faire vivre.
Une feuille de route pour 2026
La feuille de route qu’il esquisse pour 2026 s’articule autour de trois priorités. La paix, d’abord, « juste et durable, enracinée dans le droit international ». Le développement ensuite, indissociable de la sécurité, avec l’accélération des objectifs de développement durable et la réforme de l’architecture financière mondiale : allègement de la dette, triplement de la capacité de prêt des banques multilatérales, place réelle accordée aux pays en développement. Le climat, enfin, avec un appel à un « dépassement d’ambition », fondé sur des réductions rapides des émissions et une transition équitable hors des énergies fossiles.
Sur l’intelligence artificielle, António Guterres annonce la création d’un cadre de gouvernance mondiale, le lancement d’un panel scientifique international et un fonds global de 3 milliards de dollars destiné à renforcer les capacités des pays en développement. Une tentative, là encore, d’introduire des règles là où la vitesse de l’innovation menace de devancer toute responsabilité.
À l’orée de ce qui sera sa dernière année pleine à la tête de l’ONU, le Secrétaire général résume son pari en reprenant Newton à rebours : « Choisir des actions qui génèrent des réactions concrètes et positives ». Dans un monde déréglé, l’ONU, assure-t-il, n’entend pas renoncer.
Source: https://news.un.org/fr
