Conakry à jeun : l’argent fait grève, nos docteurs bavardent (Par Ousmane Boh Kaba)
Depuis quelques jours, Conakry a attrapé le hoquet. Un hoquet sec, nerveux, qui lui remonte des entrailles.
À l’heure où le muezzin appelle les fidèles à rompre le jeûne, la ville observe une abstinence qu’aucun verset n’a jamais recommandée : l’abstinence de billets. On dirait que l’argent s’est mis en grève sans prévenir personne. Les rues restent pleines, les marchés bruyants, les taxis impatients, mais la monnaie, elle, s’est retirée comme un fonctionnaire vexé.
Partout, les regards convergent vers les distributeurs automatiques. Ces machines silencieuses sont devenues les nouveaux devins de la ville. On les consulte avec espoir, parfois avec colère, souvent avec résignation. On attend un signe. Un billet. Une preuve que l’argent existe encore.
Hier, au marché M’balia Camara, que tout le monde continue d’appeler Madina, j’ai vu un homme négocier avec un distributeur de la BICIGUI. Pas l’insulter. Négocier. Il lui parlait doucement, comme on parle à un cousin qui vous doit de l’argent mais qui fait semblant de ne pas s’en souvenir.
« Petit frère, rends-moi mon argent », disait-il en tapotant l’écran. La machine lui a répondu par un écran bleu, d’une dignité administrative parfaite. Ce bleu-là signifie : circulez, la providence est momentanément indisponible. L’homme est resté planté devant la machine quelques secondes, l’air d’un élève qui vient de découvrir que même les calculatrices peuvent mentir.
Un peu plus loin, une femme tenait trois billets dans sa main. Trois billets seulement, mais elle les regardait comme s’il s’agissait d’un trésor archéologique. Trois heures d’attente pour les obtenir. « C’est pour le kolassi des enfants », m’a-t-elle dit. Pour le sucre. Pour l’huile. Elle parlait sans colère, presque avec philosophie. Les gens d’ici ont développé une étrange compétence : la patience économique. Quand le système ne fonctionne plus, on apprend à attendre.
Pendant que Conakry attend devant les distributeurs, les docteurs de la République expliquent la situation. Docteurs en économie, docteurs en finance, docteurs en prospective stratégique. Dans ce pays, les doctorats circulent beaucoup plus librement que l’argent liquide. Les diplômes tombent du ciel comme la pluie en août : abondants, impressionnants, et parfois inutiles une fois au sol. Chaque conférence produit un nouvel expert. Chaque crise révèle un nouveau spécialiste. La Guinée est devenue un laboratoire remarquable : un pays où les solutions diminuent à mesure que les diplômes augmentent.
Ils parlent avec assurance. Ils utilisent des mots élégants : transition, réforme, modernisation. Une crise ? Non, voyons. Le mot est trop brutal pour une réunion d’experts. Ils préfèrent expliquer que nous avançons vers le futur. Chez nous, le futur a une méthode bien à lui : il commence par vous retirer ce que vous aviez hier pour vous promettre ce que vous aurez peut-être demain. On supprime l’argent que vous pouvez toucher pour vous offrir l’argent que vous devrez imaginer. Le citoyen demande un billet ; l’expert lui fournit une explication.
Et puis il y a le gouverneur de la Banque centrale. Compétent, disent certains. Intelligent, parfois, on se demande… Car quand il parle, on dirait qu’il pratique surtout l’art subtil des jeux de mots. Les solutions concrètes semblent, elles, rester au vestiaire. La performance rhétorique remplace la circulation monétaire, et l’écran bleu des distributeurs devient le juge silencieux de ses talents.
On nous assure pourtant que l’argent existe. Il repose dans les banques, disent-ils. Il dort dans les coffres des commerçants de Madina, sous le lit des habitants qui n’ont plus confiance aux banques. Il attend le bon moment pour sortir. L’argent guinéen est devenu une créature étrange : il existe, mais personne ne le voit. Une monnaie qui ne circule plus ressemble à un fleuve qu’on aurait arrêté avec un barrage invisible. Sur la carte, il est toujours là. Dans la réalité, l’eau ne coule plus.
Je repense souvent à un vieux rencontré à Kankan, terre de mes aïeux. Il ne savait ni lire ni écrire, mais il tenait la caisse de la coopérative avec un cahier d’écolier et un crayon taillé au couteau. À la fin de l’année, les comptes étaient toujours justes. Un jour il m’a dit : « L’argent, mon fils, c’est comme les chèvres. Si tu les enfermes trop longtemps, elles crèvent. » Cet homme n’avait jamais entendu parler de politique monétaire. Il n’avait aucun doctorat. Mais il connaissait une règle simple que beaucoup de spécialistes semblent oublier : ce qui vit doit circuler.
Aujourd’hui, les habitants de Conakry font la queue pour récupérer leur propre argent. Il faut reconnaître que l’idée est brillante. Vous travaillez pour gagner de l’argent, puis vous patientez des heures pour avoir le privilège de le toucher. Entre-temps, la débrouille nationale continue de fonctionner. On emprunte au voisin. On repousse les dépenses. On improvise des solutions. La solidarité fait ce que la mécanique officielle ne parvient plus à faire.
Mais la débrouille a ses limites. Quand le commerçant ne peut plus rendre la monnaie, quand le taxi ne peut plus démarrer faute de liquide à la station, quand une mère renonce au lait pour son enfant parce qu’elle ne peut pas retirer son propre argent, ce n’est pas seulement l’économie qui ralentit. C’est quelque chose de plus fragile qui commence à s’abîmer : la confiance. Et sans confiance, une monnaie n’est qu’un papier décoré.
La Guinée reste pourtant un pays prodigieux. Des montagnes de bauxite, des fleuves capables d’éclairer des continents, des terres assez généreuses pour nourrir des peuples entiers. Mais nous possédons un talent particulier : celui de compliquer l’évidence. Là où d’autres pays voient un problème à résoudre, nous voyons une réunion à organiser.
Le soir tombe sur Conakry. Les familles rompent le jeûne avec une datte, un verre d’eau, parfois un peu moins. Et quelque part dans la ville, un homme tente encore sa chance devant un distributeur automatique. Il appuie sur les touches avec la persévérance de quelqu’un qui frappe à la porte d’une maison qu’il croyait être la sienne.
Derrière les murs des banques, les coffres gardent leur silence. Les docteurs parlent, les distributeurs restent muets. Mais quand l’argent cesse de circuler, que devient la confiance ? Quand nos billets dorment, que font nos solidarités ? Et surtout : combien de temps encore pourrons-nous compter sur les explications des experts, quand le peuple apprend à vivre sans eux ?
À Conakry, la ville continue d’espérer un billet. Mais peut-être devrions-nous commencer à espérer autre chose : une leçon simple que même un vieux de Kankan avait comprise : ce qui vit doit circuler.
Ousmane Boh KABA
Source: https://www.visionguinee.info/
