Contre La sansure

FAUTE LOURDE… OU GUERRE DE PALAIS À CIEL OUVERT ?

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Moussa Condé est limogé pour faute lourde. Très bien. L’expression est jolie, elle sonne grave, presque institutionnelle, comme si l’État venait de faire preuve d’autorité morale. Mais à bien regarder, une question s’impose, tenace, dérangeante : qui, dans cette affaire, a réellement commis la faute lourde ? L’homme qui parle ou ceux qui l’ont laissé, ou pire, poussé à parler ?

Car enfin, il faut être d’une naïveté presque touchante pour croire qu’un directeur de la communication et de l’information de la présidence, la vitrine du pouvoir, la façade officielle, le vernis institutionnel, se lève un matin pour confesser, avec un calme presque administratif, qu’il achète des gardes rapprochés pour quelques billets, consulte des marabouts pour sécuriser son poste, oublie ses agents mais pas ses distractions, et transforme son bureau en annexe d’un cinéma obscène… le tout sans qu’aucune main invisible n’ait jugé utile d’ouvrir le robinet.

Dans un régime où même le silence est surveillé, un tel flot de vérité ne s’écoule jamais par accident. Il faut donc déplacer le regard. Cesser de fixer Moussa Condé comme un coupable isolé et commencer à lire entre les lignes. Qui gagne dans cette histoire ? Qui avait intérêt à ce que la présidence soit ainsi exhibée, déshabillée, ridiculisée jusque dans ses replis les plus honteux ? Car ce qui est en jeu ici n’est pas la chute d’un simple employé de la présidence mais l’exposition méthodique d’un système.

Un garde rapproché du chef de la junte qui pleurniche pour l’équivalent de moins de 50 euros et accepte, en retour, de livrer des informations sensibles, voilà donc le prix de la loyauté au sommet de l’État. Une poignée de billets et un peu de réseau téléphonique. Pendant ce temps, le directeur censé structurer la parole présidentielle se tourne vers des forces invisibles, persuadé que son maintien dépend davantage d’un marabout que de son travail, les agents attendent leurs primes comme on attend la pluie en saison sèche, et son bureau transformé en un décor de dérives personnelles soigneusement enregistrées.

Un jeune en sandales, sans badge ni protocole, il y a quelques jours, traversait le dispositif, fendant le cordon, et se retrouvait sur le capot du véhicule du chef de la junte.

Dans quel système un tel profil prospère-t-il, sinon dans un système qui en a besoin ? Mais le plus fascinant, ou le plus inquiétant, n’est même pas là. Il est dans le timing. Dans cette étrange coïncidence, au moment même où la parole interne se fissure, la sécurité présidentielle, elle aussi, se transforme en décor de théâtre. Un jeune en sandales, sans badge ni protocole, il y a quelques jours, traversait le dispositif, fendant le cordon, et se retrouvait sur le capot du véhicule du chef de la junte. Comme une métaphore vivante, comme si le réel lui-même décidait de participer à la démonstration.

D’un côté, les secrets se vendent, de l’autre, la sécurité se perce. Et au milieu, les aveux circulent. Trop de fissures en même temps pour parler d’accident. Cela ressemble moins à une faute qu’à une scène et moins à un dérapage qu’à une manœuvre. Comme si, quelque part dans les étages feutrés du pouvoir, certains avaient décidé qu’il était temps de sortir les couteaux, non pas contre l’opposition, mais entre eux.

Car enfin, qui a intérêt à ce que l’on sache que la présidence fonctionne entre marabouts, féticheurs, gardes précaires et bureaux dévoyés ? Certainement pas un pouvoir solide ou un système sûr de lui. Mais peut-être… un clan, une fraction ou un cercle qui règle ses comptes en exposant les failles de l’autre.

Moussa Condé, dans cette hypothèse, n’est plus un coupable. Il devient un vecteur, un canal, un message qui parle sans savoir qu’il est utilisé. Et son soi-disant aveu cesse d’être une défense pour devenir une arme.

C’est là que la fameuse « faute lourde » prend un autre sens. La faute lourde, ce n’est peut-être pas ce qu’il a fait mais ce qu’il a révélé. Et surtout, ce que certains ont voulu qu’il révèle. Car un pouvoir sûr de lui cache ses plaies et un pouvoir fragile les exhibe. Parfois pour mieux se recomposer ou parce qu’il n’a déjà plus le choix.

Dans les deux cas, une chose est certaine : on ne met pas ainsi sa propre maison en feu quand tout va bien.

Alpha Issagha Diallo

Observateur lointain des règlements de comptes en costume d’État

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