La Guinée à la croisée des chemins : l’heure de la rupture ou de la répétition ? (Par Elhadj Aziz Bah)
Alors que la transition tire à sa fin et que le monde se dispute les ressources guinéennes, une question s’impose : le septennat de Mamadi Doumbouya sera-t-il celui de la rupture historique ou un cycle de plus ?
La Guinée n’est pas un pays pauvre. Elle est un pays dont la richesse a longtemps profité à d’autres. Bauxite, fer, or, eau, soleil ; la nature a été prodigue, presque indécente dans ses largesses.
Aujourd’hui, avec le chantier titanesque du Simandou qui s’éveille et la ruée mondiale vers les minerais stratégiques qui s’intensifie, Conakry se retrouve au cœur d’une géopolitique qu’elle n’a pas choisie ; mais qu’elle peut, pour la première fois, choisir d’exploiter souverainement. Le moment est rare. Il faut l’appeler par son nom : une opportunité historique.
UN ALIGNEMENT EXCEPTIONNEL, UNE FENÊTRE QUI SE REFERME
Mais l’histoire nous a appris, à nous Guinéens, que l’opportunité sans institution n’est qu’une promesse de plus ; que la richesse du sous-sol sans la probité au sommet ne fait qu’enrichir des réseaux, jamais un peuple.

Ces vérités, nul besoin de les chercher dans les rapports des ONG ou dans les tribunes des experts étrangers. Mamadi Doumbouya lui-même les a proclamées, debout, le 5 septembre 2021, dans un discours qui résonnait comme un acte d’accusation contre soixante ans de gouvernance défaillante. Puis il les a réaffirmées à la tribune des Nations Unies, en annonçant une Guinée souveraine, non alignée ; ouverte à tous les partenaires, soumise à un seul impératif : l’intérêt supérieur du peuple guinéen. Ces mots étaient justes. Ils restent justes.
La question qui se pose aujourd’hui, alors que la transition touche officiellement à sa fin avec l’organisation des élections législatives et locales, n’est plus ce qu’il faut dire ; c’est ce qu’il faut faire. On ne bâtit pas un État avec des loyautés. On le bâtit avec des compétences !
LE SEPTENNAT COMME TEST DE COHÉRENCE
Un septennat n’est pas une éternité. C’est sept ans pour poser des fondations ou creuser davantage les ruines. Le président Doumbouya dispose d’un alignement rare : un contexte géopolitique favorable, une légitimité de rupture, et un peuple qui, malgré ses blessures, n’a pas renoncé à espérer. Mais cette fenêtre se fermera, comme toutes les fenêtres, si elle n’est pas saisie avec méthode et courage. Saisir cette fenêtre, c’est d’abord reconnaître une vérité inconfortable : le clientélisme n’est pas seulement une injustice morale, c’est une faute stratégique.
Nommer un homme parce qu’il est du même village, de la même famille ou du même réseau, c'est saboter le projet avant même qu'il ne commence. La Guinée a besoin de femmes et d’hommes de calibre ; des patriotes certes, mais des patriotes compétents, capables de transformer une vision présidentielle en politiques publiques mesurables et en résultats tangibles pour les citoyens. Gouverner, ce n'est pas gérer sa réputation sur les réseaux sociaux. On ne gouverne pas pour les influenceurs. On gouverne pour l’histoire.
LA DOCTRINE DE LA NEUTRALITÉ ACTIVE
L’affirmation de Doumbouya à l’ONU — ni pro-américain, ni pro-chinois, ni pro-français — était audacieuse. Elle était aussi profondément réaliste dans un monde où les grandes puissances se disputent l’accès aux ressources africaines avec une intensité qui rappelle le XIXe siècle. Mais la neutralité n’est pas la passivité. La souveraineté, ça se défend et ça se négocie avec des juristes aguerris, des économistes rigoureux, des diplomates formés, des contrats audités et des institutions indépendantes capables de tenir tête à des multinationales dont le budget annuel dépasse le PIB de la Guinée. Le Simandou n’est pas un cadeau. C’est un test. Un test de la capacité de l’État guinéen à capter la valeur, à la redistribuer équitablement, et à en faire le levier d’une industrialisation durable.
LA CONDITION SINE QUA NON : L’ÉTAT DE DROIT
Tout cela repose sur une seule condition, que les Guinéens connaissent par cœur pour ne l’avoir jamais vue réellement appliquée : l’État de droit. Pas comme slogan. Pas comme décor de discours d’investiture. Mais comme réalité vécue, ressentie au quotidien dans les tribunaux, dans les marchés publics, dans les administrations fiscales, dans les forces de défense et de sécurité. L’impunité au sommet de l’État n'est pas un détail politique.
C’est le signal que tout le système envoie à chaque fonctionnaire, chaque juge, chaque entrepreneur : les règles ne s’appliquent pas à ceux qui ont le pouvoir. Et quand ce signal est reçu, il se diffuse à toutes les strates de la société, jusqu’à contaminer l’espoir lui-même. La Guinée ne cherche pas un sauveur. Elle attend des bâtisseurs !
La Guinée mérite mieux que des cycles de promesses brisées. Elle mérite une génération de dirigeants qui gouvernent non pas pour être aimés, mais pour être utiles ; non pas pour laisser un nom dans les discours, mais pour laisser des institutions dans l’histoire. Le septennat qui commence peut-être cette rupture. Mais elle ne se décrètera pas. Elle se construira, pierre par pierre, décision par décision, avec des femmes et des hommes qui auront choisi leur pays plutôt que leur confort. A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.
