Contre La sansure

GUINÉE, UN POUVOIR DÉJÀ VU, UNE CHUTE DÉJÀ ÉCRITE: De Conté à Doumbouya : Yérim Seck ou la constance des signaux d’alerte

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Chaque fois que Cheikh Yérim Seck parle de la Guinée, les courtisans du moment hurlent au scandale, à l’ingérence, à l’exagération. Et chaque fois, quelques mois ou quelques années plus tard, la réalité vient gifler leur indignation en direct. Ce n’est pas lui qui a un problème avec les régimes guinéens, c’est plutôt ces derniers qui ont une trajectoire tellement prévisible qu’ils finissent par se dénoncer eux-mêmes.

Ils aiment traiter les avertissements de bruit médiatique, jusqu’au jour où l’histoire les transforme en pièces à conviction. Cheikh Yérim Seck n’a pas bâti sa réputation sur une boule de cristal, mais dans sa constance sur une mécanique bien plus humiliante pour les pouvoirs guinéens : il a souvent vu plus tôt qu’eux ce qu’ils étaient devenus. Il ne prophétise pas, il constate.

De Lansana Conté à Mamadi Doumbouya, la matière première de ses alertes est restée la même : un pouvoir qui se ferme, un sommet qui ment, un appareil d’État qui se détache du pays réel, et une fuite en avant qui finit toujours par sentir la fin. On peut ne pas l’aimer mais on ne peut pas ignorer ses leçons.

Sous Lansana Conté déjà, Yérim Seck livrait une tribune intitulée « Fin de règne » (www.webguine.site). Le tableau n’avait rien d’un emballement lyrique et décrivait un président gravement malade, physiquement éloigné des affaires, un État à l’abandon, une opposition qui se réorganise et un pays qui tourne la page de l’ère Conté.

Autrement dit, bien avant le tombeau, il décrivait déjà la décomposition. Voilà ce que beaucoup refusent toujours de comprendre, la chute d’un régime commence rarement le jour où il tombe, le jour où il ne gouverne plus que par inertie, mensonge et décor. C’est la première leçon du professeur Yérim : « Un régime ne tombe pas parce qu’il est contesté mais parce qu’il est déjà vide ».

Avec Dadis Camara, l’alerte est devenue plus brutale, parce que le régime lui-même l’était devenu. Dans sa réponse publique d’octobre 2009 (www.leral.net), Yérim Seck rappelle qu’une journaliste de France 24 lui avait lancé : “Vous avez vu juste. Une semaine avant le massacre des Guinéens, vous avez écrit pour dire qu’il y avait danger.”

Il cite ensuite sa propre formule sur Dadis en rappelant que celui-ci avait promis la rupture, mais risquait de rompre l’équilibre de la Guinée ; quelques jours plus tard, écrit-il, cet équilibre fut rompu dans le sang. La deuxième leçon du professeur Yérim : « quand le pouvoir devient spectacle, il finit toujours en tragédie ».

Arrive ensuite le régime d’Alpha Condé, même scénario, autre costume, même maladie. En juillet 2019, Yérim Seck écrit qu’“Alpha Condé va bruler la Guinée, impacter le Sénégal et déstabiliser l’Afrique de l’Ouest”. (www.lelynx.net). Son argument central était que l’article 154 de la Constitution de 2010 sanctuarisait notamment le nombre et la durée des mandats présidentiels, et Alpha Condé, ne pouvant réviser ce verrou, choisissait de contourner l’obstacle par une nouvelle Constitution.

Il décrit alors un système fondé sur la corruption, une volonté de s’accrocher au pouvoir et un risque de déstabilisation régionale. Ce n’était pas une outrance gratuite, c’était une lecture politique d’un pouvoir qui, pour survivre, était prêt à bruler la règle, donc le pays. Et l’histoire a été cruelle avec ceux qui ricanaient car la crise du troisième mandat a bien plongé la Guinée dans une spirale de tensions qui a fini par ouvrir la voie au coup d’État du 5 Septembre 2021. C’est la troisième leçon du professeur Yérim : « quand un pouvoir viole ses propres règles, il signe sa fin à retardement ».

Lorsque ce coup d’État arrive, Yérim Seck ne joue d’ailleurs pas au surpris de circonstance. L’agence de presse turque Anadolu rapporte qu’il a expliqué que ceux qui suivaient sérieusement la Guinée avaient vu venir le basculement. Il relie alors la chute d’Alpha Condé à une crise plus large. Morts accumulés, malaise politique, faillite de l’État, et paradoxe obscène d’un pays riche en bauxite mais incapable de payer le moindre penny de dette. Là encore, on se rend compte que son propos n’est pas mystique, il est structurel.

Enfin, Mamadi Doumbouya, arrivé comme sauveur, installé comme rectificateur et évoluant, malheureusement, comme tous les autres. Le pouvoir s’est refermé, l’espace politique s’est contracté, les libertés se sont fragilisées et le système s’est personnalisé. Rien de spectaculaire, rien de nouveau, juste la reproduction mécanique des mêmes erreurs. Et c’est là que l’alerte de Yérim Seck devient insupportable. Parce qu’elle ne dit pas seulement : “ça va mal”, elle dit : “on a déjà vu ce film et on connait la fin”.

Sa chronique « Fin Très Proche Du Régime De DOUMBOUYA » du 22 avril 2026 est certes violente, dévastatrice et sans filtre, mais derrière ce que les thuriféraires du cartel qualifient d’excès, il y a une vérité politique que personne ne peut balayer. D’où la quatrième leçon du professeur Yérim : « Quand un régime accumule les accusations graves, ce n’est plus un problème d’image, c’est un problème de crédibilité ».

Un pouvoir solide répond, prouve et clarifie, tandis qu’un pouvoir fragile se tait, menace et étouffe. Et dans ce silence, les accusations deviennent toujours plus fortes que les démentis.

Le drame n’est donc même plus Yérim Seck, mais la Guinée qui est devenue un laboratoire de répétition politique. Les arrivées au pouvoir, les promesses de rupture, les dérives, la fermeture et la chute ne sont qu’une succession de répétitions. Les visages changent, le scénario reste.

Les régimes pensent être différents, mais ils commettent, tous, la même erreur fatale, celle de confondre le silence imposé et la stabilité réelle. Quand plus personne ne parle, ce n’est pas que tout va bien, c’est que tout est sous pression. Et l’histoire guinéenne est brutale avec les pouvoirs qui vivent sous pression car, ils ne s’écroulent pas lentement, ils cèdent d’un coup.

Pour finir, il faut dire clairement que Cheikh Yérim Seck ne fait pas de prophétie, il fait une autopsie anticipée. Il ne prédit rien, il dissèque et observe un pouvoir qui se ferme, une légitimité qui s’effrite et un système qui se protège au lieu de se corriger, puis il dit ce que les régimes refusent d’entendre : la fin commence toujours bien avant la chute.

En Guinée, elle commence le jour où le pouvoir n’écoute plus, où les avertissements ne sont plus des opinions, et où ce sont déjà les premières lignes de l’épitaphe.

Alpha Issagha Diallo                                                                                                                    Observateur des chutes annoncées Partisan de la mémoire contre l’amnésie politique

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