Mange et tais-toi, avocat du diable !
Un seul contre tous. En attendant que la majorité silencieuse se fasse enfin entendre, une minorité effarouchée par le vacarme assourdissant de ses propres casseroles, les stridulations embarrassantes de ses « cafards » ou l’odeur pestilentielle des cadavres dans ses placards continue de ruer dans les brancards avec l’énergie du désespoir.
Dans une société où chacun est tenté de tirer la couverture à soi, où l’on vit dans la hantise de perdre des privilèges indus, des fonctions imméritées et souvent accidentelles, il ne faut guère s’attendre à voir des carriéristes et des élites corrompues faire autre chose que défendre bec et ongles la main qui les nourrit et le régime qui les engraisse. Cela dit, ces profitards ne pourront empêcher ni le soleil de se lever ni la lumière crue de révéler des faits susceptibles de précipiter leur chute pour rétablir, enfin, l’ordre naturel des choses.
Arthur Koestler nous avait prévenus : « L’histoire ne se soucie guère que vous vous rongiez les ongles. » La vérité, elle non plus, n’a nul besoin de permission, surtout pas de la part de ceux qu’elle dérange, pour être dite, répétée et martelée. Le changement, quant à lui, ne s’embarrasse pas de savoir s’il profite à quelqu’un ni s’il convient à ceux qui prêchent l’immobilisme pour préserver leurs illusions d’éternité. Les cerbères du système peuvent hurler à s’en rompre la voix : ils prêchent dans le désert. L’opinion publique, lucide, sait désormais à quoi s’en tenir et ne se laissera plus détourner de sa quête légitime de vérité et de justice.

Cheikh Yérim Seck a eu le mérite de secouer une junte assoupie sur ses lauriers, convaincue que nul n’oserait plus l’affronter. Il a forcé zélateurs et courtisans à sortir de leur hibernation, les contraignant à se triturer les méninges pour tenter de défendre l’indéfendable. Ils s’y emploient avec une médiocrité morale et une pauvreté d’esprit confondantes, agissant tels de vulgaires « répondeurs automatiques ».
Certains, reconduits dans leurs fonctions pour servir d’alibi à une diversité de façade et entretenir le simulacre démocratique, se donnent en spectacle sur une scène de théâtre de mauvais goût. D’autres jouent les bouffons du roi pour conserver leur place à la cour. Ce sont peut-être les mêmes qui s’expriment dans une langue obscure, prisonniers de leurs propres errements littéraires et de leurs divagations intellectuelles.
Quand la parodie et la comédie se confondent chez certains pseudo-lettrés, il n’en naît ni strophe ni symphonie, mais une prose lourde, fangeuse et repoussante. Il est aisé de simuler le savant au milieu des ignorants, tout comme il est impossible de garder les mains propres en brassant la boue.
Yérim Seck a évoqué des « cafards dans les placards », sans même s’attarder sur les cadavres qui s’y entassent, ces réalités atroces que refusent de voir ceux qui ont bradé leur conscience et vendu leur âme au diable. Dans le vacarme des scandales révélés, certaines mouches prospèrent pourtant en silence, se délectant d’un miel devenu aigre. Elles fuient le vinaigre d’une parole libre qui résonne au-delà des frontières et trouble le sommeil profond des parasites de la République.
Dieu a ses adeptes ; Satan a les siens. Tandis que les uns défendent le bien corps et âme, au péril de leur sécurité, les autres s’acharnent à sublimer le mal avec une ardeur funeste. Certes, il faut de tout pour faire un monde, souvent comparé à un théâtre, mais la métaphore s’arrête là où celui-ci devient la scène de crimes impunis.
Face aux disparitions forcées, aux assassinats, aux emprisonnements arbitraires, aux violations massives des droits humains et des libertés fondamentales, face au naufrage économique et financier et à la confiscation violente du pouvoir, certains choisissent le confort du silence ou de la complicité. D’autres empruntent la voie, périlleuse mais noble, de la dénonciation et de la lutte.
Depuis l’aube des temps, il existe deux catégories d’hommes : ceux qui luttent pour leurs semblables, sans calcul ni arrière-pensée, et ceux qui ne vivent que pour leur propre panse, suivant le vent dominant et s’offrant en sacrifice aux puissants du moment qu’ils flattent dans un style creux, dénué de sincérité comme de grandeur. « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » : les démagogues font toujours le malheur de ceux qui ont la faiblesse de les croire, avant de succomber eux-mêmes à leur propre hypocrisie.
L’axe du mal est à l’œuvre, engagé dans un duel perdu d’avance contre les forces du bien. Attendons de voir : au bout du compte, seule la fin sera juge.
Souleymane SOUZA KONATÉ
