Macron, l’AES et Mamadi Doumbouya : le grand retour du deux poids deux mesures français.
En affirmant à Nairobi que l’époque du « pré carré » français en Afrique serait révolue depuis 2017, Emmanuel Macron tente de redessiner l’image de la France sur le continent. Pourtant, l’exclusion des États de l’AES du sommet Africa Forward, pendant que Mamadi Doumbouya est reçu avec les honneurs malgré les graves accusations visant son régime, ravive les critiques sur la permanence de la Françafrique, les contradictions diplomatiques de Paris et une politique occidentale fondée sur le deux poids deux mesures.
La démocratie à la française ou le retour du deux poids deux mesures
Depuis Nairobi, où il participe au sommet Africa Forward les 11 et 12 mai 2026, Emmanuel Macron a assuré que l’époque du « pré carré » français en Afrique francophone était « terminée » depuis son arrivée au pouvoir en 2017. Une déclaration forte, censée marquer la rupture définitive avec les pratiques héritées de la Françafrique et du système néocolonial construit après les indépendances.
Mais entre le discours officiel et la réalité géopolitique, le fossé demeure immense.
Car sur le terrain, la France continue d’entretenir des rapports sélectifs avec les États africains, selon une logique qui semble davantage dictée par ses intérêts stratégiques que par les principes démocratiques qu’elle revendique. Le traitement réservé aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) en est une illustration frappante.
Depuis le départ de l’armée française du Mali et plus largement du Sahel, Paris peine visiblement à accepter la perte de son influence dans cette région longtemps considérée comme sa zone d’influence privilégiée. Dans ce contexte, les autorités françaises adoptent à l’égard des États de l’AES une posture perçue par beaucoup comme hostile, voire punitive.
L’absence des dirigeants de l’AES au sommet Africa Forward contraste alors fortement avec la présence remarquée du président guinéen Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021.
Ce choix diplomatique soulève une interrogation majeure : sur quels critères la France distingue-t-elle les « bons » et les « mauvais » putschistes ?
Car pendant que certains régimes militaires sont marginalisés, d’autres bénéficient d’une bienveillance manifeste. Pourtant, le régime de Conakry fait lui-même l’objet de lourdes accusations internationales.
Le 7 mai 2026, des experts des droits humains de l’ONU ont exprimé leur « vive inquiétude » face à l’enlèvement présumé et à la disparition forcée de trois enfants et d’un adulte à Conakry, dans ce qui s’apparente, selon eux, à des représailles visant un opposant politique.
Les experts onusiens dénoncent notamment « des actes d’une cruauté exceptionnelle », rappelant que l’instrumentalisation d’enfants pour faire pression sur des familles constitue une violation grave des droits humains.
Dès lors, comment Emmanuel Macron peut-il affirmer que le pré carré français appartient au passé tout en déroulant le tapis rouge à un dirigeant accusé de telles dérives ?
Cette contradiction nourrit l’idée d’une diplomatie française à géométrie variable, où les principes démocratiques s’effacent dès lors que certains intérêts stratégiques sont en jeu. La relation entre Paris et ses anciennes colonies a toujours obéi à cette logique : préserver des intérêts politiques, économiques et militaires, quitte à soutenir certains régimes au nom de la stabilité.
La présence de Mamadi Doumbouya à Nairobi apparaît ainsi, pour de nombreux observateurs africains, comme la continuité d’une vieille pratique que le discours macronien prétend pourtant avoir enterrée.
Ce deux poids deux mesures est d’autant plus visible que l’Occident continue de se poser en arbitre moral du monde tout en appliquant des standards différents selon les États concernés.
Les concepts de « frappes », « sanctions », « bases militaires » ou encore « interventions humanitaires » illustrent cette logique d’hégémonie variable. Les frappes militaires visent généralement les États les plus vulnérables, comme la Libye, l’Irak ou l’Afghanistan. À l’inverse, les sanctions économiques sont privilégiées contre les puissances que l’Occident hésite à affronter directement, comme la Russie, la Chine ou la Corée du Nord.
Ce déséquilibre historique reste au cœur des rapports internationaux, même si l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud contribue progressivement à remettre en cause le monopole occidental sur les grands leviers du pouvoir mondial.
Dans ce contexte, le soutien affiché à certains régimes africains autoritaires renforce la méfiance d’une partie croissante de l’opinion publique africaine envers la France officielle.
Car une évidence demeure : il n’existe dans aucune page de l’histoire ou des mythologies, où l’on a vu le dominant panser les plaies du dominé.
Et malgré les nouveaux discours, nombreux sont ceux qui estiment que Paris n’a pas encore réellement renoncé à ses vieux réflexes d’influence en Afrique.
Par Aïssatou Chérif Baldé

