Contre La sansure

L’Ouganda à la croisée des chemins

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Le président Yoweri Museveni qui, en 1986, est sorti de la guerre civile en tenue militaire pour diriger, règne sur l’Ouganda depuis 40 ans.

Des dirigeants régionaux, dont le président de la République démocratique du Congo Félix Tshisekedi, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan, le président nigérian Bola Tinubu et l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta, se sont rendus à Kampala, la capitale ougandaise, pour assister à la cérémonie d’investiture, soulignant ainsi le poids diplomatique régional de Museveni.

Malgré sa victoire à l’élection de janvier avec un peu moins de 72 % des voix, dans un contexte marqué par des accusations d’intimidation et d’enlèvements de figures de l’opposition, beaucoup estiment que le dirigeant de 81 ans approche de la fin de son règne. Mais, selon les Ougandais interrogés par DW sur leurs attentes pour ce septième mandat consécutif, beaucoup reste encore à faire.

« Dans l’ensemble, il y a aujourd’hui la paix en Ouganda. Et quand il y a la paix, les activités économiques ont tendance à se développer et à progresser », a déclaré à DW l’universitaire ougandais Adolf Mbaine.

Ouganda, Kampala, 1986 | Yoweri Museveni lors de sa première réunion du Conseil des ministres en tant que président
Yoweri Museveni avait promis la liberté et la prospérité à ses compatriotes. Image AFP

 

Une croissance économique qui ne profite pas assez aux jeunes

La plupart des Ougandais reconnaissent que, sous Museveni, le pays a connu une stabilité politique importante et une croissance économique notable — des acquis non négligeables dans une région marquée par des insurrections armées et une instabilité politique.

Selon la Banque mondiale, la croissance du produit intérieur brut (PIB) de l’Ouganda a dépassé 6 % en 2024 et est restée relativement solide pendant des décennies, généralement au-dessus de 3 % depuis le début des années 1990. Le PIB est passé de 3,9 milliards de dollars en 1986 à plus de 53,9 milliards en 2024.

Dans le même temps, la population a fortement augmenté, passant de 15,5 millions en 1986 à plus de 50 millions en 2024. Le pays possède aujourd’hui l’une des populations les plus jeunes au monde, avec un âge médian d’environ 17 ans, tandis que le chômage demeure un problème majeur pour les jeunes.

« Nous avons une très grande population. La majorité est composée de jeunes, et un grand nombre d’entre eux sont au chômage. C’est une bombe à retardement », a déclaré le journaliste Robert Kirabo à DW à Kampala.

« Les Ougandais veulent voir de la redevabilité », estime Agnes Atim Apea, économiste du développement et députée. « Ils entendent parler de croissance économique, mais ils veulent désormais en ressentir les effets. »

Museveni semble avoir reconnu ces défis dans son discours d’investiture, promettant la création de richesse, la lutte contre la corruption et une amélioration des services publics dans les domaines de la santé, de l’éducation et des infrastructures.

Il a également appelé à l’unité en Afrique de l’Est, affirmant que : « Lorsque toutes les familles en Ouganda rejoindront l’économie monétaire dans les quatre secteurs, il y aura suffisamment d’emplois pour que nos près de 2 millions de réfugiés venant de pays frères africains puissent aussi travailler. »

Le candidat à la présidence Bobi Wine et son épouse avant de voter lors de l'élection présidentielle.
L’opposant Bobi Wine a été menacé par le pouvoir de Kampala. Il vit aujourd’hui à l’extérieur de l’Ouganda pour des raisons de sécurité. Image : Thomas Mukoya/REUTERS

 

Dans les rues de Kampala, ses partisans se montrent enthousiastes face à ce message. « Nous avons beaucoup de foi en le président Museveni, et il réalisera nos rêves », a déclaré David Ssekimpi, pasteur.

Mais d’autres restent critiques. « Lors du dernier mandat, le président n’a pas bien géré les problèmes des commerçants et des vendeurs », estime Justus Kiiza, vendeur ambulant.

Jovlet Sarah Nankinga, étudiante à l’université Makerere, souligne quant à elle les problèmes de détournement de fonds publics et appelle à « améliorer le financement des jeunes et des entrepreneurs. »

Des défis de gouvernance persistants

Au-delà de la question de l’emploi, des enjeux de gouvernance demeurent. Isaac Tenywa, agriculteur dans l’est du pays, évoque notamment les conflits liés à la propriété foncière, la lenteur des réformes politiques et une administration jugée trop lourde.

« Il faut réduire le nombre de fonctionnaires et de parlementaires, car une grande partie des recettes de l’État y est consacrée », explique-t-il. « Mais c’est difficile, car cela impliquerait que des gens perdent leur emploi. »

Une vie politique de plus en plus tendue

Des organisations de défense des droits humains et les Nations unies alertent sur un rétrécissement de l’espace civique en Ouganda et une montée de la répression politique, évoquant des arrestations d’opposants, des restrictions médiatiques et des pressions sur la société civile.

Le chef de l’opposition a notamment été pris en photo traversant des nuages de gaz lacrymogène pour se rendre à un meeting, avant de perdre l’élection et de quitter le pays.

Le vétéran de l’opposition a également été détenu avant le scrutin.

« Au cours des quinze dernières années, nous avons vu une réduction de l’espace permettant de critiquer le gouvernement et une moindre tolérance envers les opinions opposées », observe Adolf Mbaine.

À cela s’ajoutent des lois strictes contre les personnes LGBTQ+ et l’adoption d’une version affaiblie d’un projet de loi sur la souveraineté, limitant les financements étrangers des partis politiques. Même en dehors des campagnes électorales, certains citoyens s’inquiètent des conséquences de cette polarisation. « Beaucoup de choses sont devenues tribalisées et politisées. Le tribalisme est très dangereux », avertit Henry Baguma.

La question de la succession

Le mandat de Museveni court jusqu’en 2031, mais il n’a officiellement désigné aucun successeur.

« C’est une réelle inquiétude. Nous espérions une transition politique progressive et organisée », déplore Adolf Mbaine.

Son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, est souvent cité comme possible successeur. Âgé de 52 ans, il dirige l’armée et dispose de soutiens politiques, mais son style jugé plus agressif contraste avec celui de son père.

Ouganda : Kizza Besigye, homme politique de l'opposition
L’opposant Kizza Besigye a été plusieurs fois arrêtés et emprisonnés par le régime de Kampala. Image : BADRU KATUMBA/AFP

 

Museveni est décrit comme plus conciliant, capable de négocier avec ses adversaires.

Pour Agnes Atim Apea, le pays doit évoluer : « Nous devons cesser de voir l’Ouganda comme étant une affaire Museveni. Il faut privilégier les institutions, l’efficacité et la continuité. »

Un avenir incertain

Pour des Ougandais comme Henry Baguma, qui ont connu les violences des années 1970 et 1980, Museveni reste une figure rassurante.

« J’ai vécu sous Idi Amin, puis sous Milton Obote. Beaucoup sont morts, mais nous avons survécu », raconte-t-il.
Mais pour Adolf Mbaine, les enjeux sont majeurs :

« Si la transition politique échoue, cela voudra dire que nous n’avons rien appris. Le pays pourrait replonger dans le chaos que nous pensions avoir laissé derrière nous. »

Source: https://www.dw.com/fr

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