Guinée : les nouveaux courtiers de l’information
Chronique-Quand une partie de la presse renonce à sa fonction de contre-pouvoir pour accompagner un régime autoritaire
Dans un contexte marqué par les incertitudes démocratiques et l’affaiblissement des contre-pouvoirs, une partie du paysage médiatique guinéen semble s’éloigner progressivement de sa mission d’information pour se rapprocher des sphères du pouvoir politique et économique.
Entre confusion des rôles, marchandisation de la couverture médiatique et instrumentalisation de la liberté d’expression, cette évolution soulève une interrogation centrale : quelle contribution la presse peut-elle encore apporter à la consolidation de l’État de droit lorsqu’elle devient elle-même partie prenante des rapports de pouvoir qu’elle est censée observer et questionner?
La vie publique guinéenne traverse aujourd’hui une crise profonde de crédibilité. Les critiques ne visent plus uniquement les acteurs politiques. Elles concernent également certains représentants autoproclamés de la société civile, des juristes médiatiques, des analystes de circonstance ainsi que des groupes de presse dont les prises de position semblent davantage guidées par des logiques opportunistes que par une véritable exigence citoyenne.
Par leurs revirements successifs, leurs alliances fluctuantes et leurs engagements à géométrie variable, ces acteurs contribuent, selon leurs détracteurs, à fragiliser davantage les fondements déjà précaires de la démocratie guinéenne.
Mais c’est sans doute dans le champ médiatique que cette transformation apparaît avec le plus de netteté. Pour des raisons tenant à des intérêts particuliers, à des ambitions personnelles, à des rivalités ou à des calculs financiers, plusieurs organes de presse se sont progressivement mués en espaces de promotion et de protection du pouvoir militaire, d’opportunistes politiques ou d’acteurs économiques influents. Ce faisant, ils s’éloignent de leur fonction première : informer les citoyens.
Pourtant, la liberté d’expression demeure l’un des piliers essentiels de toute transition démocratique. Le rôle du journaliste consiste à recueillir, vérifier et diffuser l’information avec indépendance et responsabilité. Il n’est ni un auxiliaire du pouvoir ni un instrument de communication chargé de promouvoir les intérêts d’un régime, aussi puissant soit-il. Sa mission est d’éclairer le débat public, non d’en orienter artificiellement les termes.
Depuis le coup d’État du 5 septembre 2021 et l’expansion continue des espaces numériques en Guinée, un phénomène particulier s’est accentué. Certains acteurs médiatiques qui dénonçaient hier les dérives du pouvoir d’Alpha Condé ont adopté des pratiques brouillant les frontières entre journalisme et communication institutionnelle. À travers des reportages valorisant systématiquement les réalisations du pouvoir militaire, certains journalistes apparaissent désormais moins comme des producteurs d’information que comme des agents de relations publiques.
La distinction demeure pourtant fondamentale : le journaliste informe ; le communicant est rémunéré pour promouvoir les intérêts de son mandant.
Cette confusion des genres se manifeste parfois de manière assumée. Certains médias conditionnent leur présence ou leur couverture à une rémunération préalable, indépendamment de l’intérêt public de l’événement ou de l’information concernée.
Dans ce contexte, les écarts entre les revenus officiellement modestes de nombreux journalistes et le niveau de vie affiché par certains acteurs médiatiques interrogent. Plus surprenant encore, plusieurs d’entre eux continuent de se présenter comme des défenseurs de la démocratie, des libertés publiques et du changement politique.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que certains médias qui dénonçaient autrefois la corruption, le clientélisme ou la mauvaise gouvernance sous la présidence d’Alpha Condé figurent aujourd’hui parmi les soutiens les plus actifs d’un système qu’ils contribuent eux-mêmes à entretenir. Un réseau d’influences mêlant intérêts médiatiques, politiques et économiques semble ainsi s’être constitué au sein des différents échelons du pouvoir militaire guinéen.
Dès lors, une question fondamentale s’impose : quelle démocratie peut véritablement prospérer lorsque ceux qui revendiquaient hier la liberté de la presse, le pluralisme politique et les droits fondamentaux acceptent désormais des avantages matériels pour protéger un pouvoir qui enferme le pays dans une trajectoire préoccupante ou pour orienter l’opinion publique en fonction d’intérêts circonstanciels ?
Les principaux bénéficiaires de ces arrangements ne sont guère les citoyens. Ils servent avant tout des réseaux de pouvoir et des intérêts particuliers. Certainement pas la cause démocratique.
Une presse qui conditionne sa couverture à une rémunération, qu’il s’agisse d’une mobilisation sociale, d’un enjeu politique ou d’une urgence humanitaire, s’écarte des principes fondamentaux de l’éthique journalistique. Cette pratique ne relève plus de la simple dérive individuelle ; elle participe d’une dégradation plus profonde du métier.
L’argument de la précarité économique ne saurait, à lui seul, constituer une justification. Son instrumentalisation apparaît d’autant plus discutable qu’elle intervient dans un pays où la majorité de la population est confrontée à des difficultés matérielles souvent plus sévères encore.
La question de la liberté de la presse demeure étroitement liée à celle des réformes politiques et de l’État de droit. Dans un pays confronté à de multiples défis institutionnels, économiques et sociaux, les médias portent une responsabilité particulière. Ils devraient contribuer à renforcer la cohésion nationale, accompagner les dynamiques de développement et favoriser l’émergence d’une culture démocratique capable de résister aux tentations autoritaires.
Il devient dès lors urgent de mettre en lumière et de combattre les pratiques qui transforment certains médias en simples caisses de résonance du pouvoir militaire, de ses relais et de ses courtisans, dont l’influence repose moins sur l’intégrité, la compétence ou le service de l’intérêt général que sur la proximité avec les centres de décision et les avantages qui en découlent.
À défaut, la médiocrité risque de continuer à s’imposer comme norme, au détriment des aspirations démocratiques du peuple guinéen.
Pour ma part, je continuerai à m’exprimer à travers mes articles d’opinion, convaincue que le débat public doit demeurer un espace de vigilance, de responsabilité et d’exigence citoyenne.
Par Aïssatou Chérif Baldé
https://african-panorama.com/2026/06/06
