Contre La sansure

L’Afrique, la France, et le courage des questions qui fâchent

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À quelques semaines du grand oral des candidats au secrétariat général de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), les manœuvres de couloir ont commencé. Elles se sont même intensifiées ces derniers jours. Pourtant, une question centrale, presque existentielle, exige d’être affrontée sans fard: quelle place réelle pour l’Afrique dans une organisation dont elle constitue le cœur, les poumons et l’avenir?

Ils sont quatre candidats pour le fauteuil de secrétaire général(e) de l’OIF: trois femmes africaines: Louise Mushikiwabo du Rwanda, secrétaire générale sortante, Juliana Amato Lumumba de la République démocratique du Congo, et Coumba Bâ de la Mauritanie; face au Roumain Dacian Cioloș. Trois candidates sur les quatre en lice viennent donc du seul continent africain. Si l’on est tenté d’y voir une inflation de candidatures, il convient de ne pas perdre de vue une statistique décisive: le continent africain représente aujourd’hui près des deux tiers des locuteurs francophones dans le monde. Ce chiffre, brandi comme un trophée à chaque sommet, masque une asymétrie tenace : le géant démographique africain demeure un nain politique au sein des instances de l’OIF. Il est temps, pour les candidats, de répondre aux questions qui fâchent.

Faut-il une candidature africaine unique?

La question obsède les chancelleries, mais elle est peut-être mal posée. Car l’Afrique n’est pas un bloc : ses intérêts divergent selon les zones géographiques, les héritages historiques et les réalités linguistiques. Exiger l’unanimité risque de fragiliser les candidats et de diluer leurs visions dans des compromis qui prendraient l’élu(e) en otage dès le début de son mandat. Mieux vaudraient des candidatures africaines plurielles, portées par des projets clairs et ambitieux, assumant leurs différences, et que le meilleur l’emporte. Ce qui compte, ce n’est pas la géographie du futur secrétaire général, mais sa capacité à incarner une francophonie décomplexée, exigeante et tournée vers l’avenir.

L’éléphant dans la pièce: la place de la France

Il serait malhonnête d’ignorer que le rejet de la politique française, si brûlant au Sahel et latent ailleurs, rejaillit sur l’OIF. L’organisation a beau clamer son indépendance, la confusion persiste. Comment s’en affranchir ? La France, berceau historique de la langue, doit accepter de n’en être aujourd’hui qu’un « actionnaire » parmi d’autres, et non le propriétaire usufruitier. Tant que l’OIF apparaîtra, à tort ou à raison, comme le bras armé de l’influence française, financée majoritairement par le Nord et dont le siège se trouve à Paris, elle traînera le boulet du soupçon néocolonial. Décentrer la Francophonie n’est plus une provocation : c’est une condition de survie.

Le «donnant-donnant»: ce que l’Afrique apporte, ce qu’elle exige

Que donne l’Afrique à la Francophonie? Tout, ou presque. Elle lui offre sa survie comme langue mondiale. Ses écrivains, ses entrepreneurs, sa jeunesse (des marchés de Kinshasa aux start-up de Dakar) sauvent le français du déclassement. L’Afrique lui confère sa vitalité et son poids géopolitique. Mais que reçoit-elle en retour ? Des discours sur la fraternité, tandis que les élites, les chercheurs, les hommes et femmes d’affaires ainsi que les artistes africains se voient humiliés par des refus de visas répétés, décidés par la France, la Belgique, la Suisse ou le Canada. L’Afrique est en droit d’exiger une réciprocité concrète. L’OIF ne peut se contenter d’être un club littéraire ou une agence de notation démocratique à géométrie variable. Elle doit devenir un véritable levier d’intégration économique, numérique, et éducative.

Dépasser le complexe du Commonwealth

Face à ces frustrations, le regard des pays africains se tourne souvent vers le Commonwealth. Le fait que des bastions francophones comme le Togo ou le Gabon l’aient rejoint constitue un électrochoc. Pour autant, le prochain(e) secrétaire général(e) commettrait une grave erreur en cherchant à singer le Commonwealth, ou en engageant la Francophonie dans une guerre de tranchées contre l’anglais, le mandarin, le russe ou l’arabe. Le XXIe siècle n’a que faire d’une francophonie de combat, arc-boutée sur la défense frileuse d’un idiome. Le rôle de l’OIF n’est pas d’entrer en rivalité, mais d’inventer un multilatéralisme d’un genre nouveau. Elle doit utiliser leur langue commune non pas comme un mur, mais comme un pont pour co-construire un monde meilleur : un espace unique où le Sud et le Nord dialoguent d’égal à égal, afin de repenser l’urgence climatique, de réguler l’intelligence artificielle ou de proposer un modèle de développement qui échappe au rouleau compresseur anglo-saxon, tout en collaborant avec lui.

Le Sahel: le signal d’alarme

C’est à cette aune qu’il faut analyser le retrait des pays de l’AES (Alliance des États du Sahel, constituée du Mali, du Burkina Faso, et du Niger) des instances de la Francophonie. Au-delà de la question des régimes militaires au pouvoir, ce divorce révèle une fatigue profonde à l’égard d’une structure perçue comme moralisatrice et normative, sans plus. Certes, il ne faut pas se tromper de combat : l’OIF n’est ni la Banque mondiale, ni le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais ignorer qu’elle apparaît parfois déconnectée des urgences existentielles de ses membres du Sud serait suicidaire. La Francophonie sera utile si elle devient un espace de solidarité active, où les petits États trouvent une amplification de leur voix, et où les grands États trouvent des alliés authentiques ; que ce soit sur les questions de sécurité, de santé, de développement, de commerce, ou de recherche scientifique.

Un enjeu de légitimité mondiale

Lors du grand oral du 30 juin prochain, les candidats devront faire preuve de clarté, bien plus que d’unité. L’idée qu’une candidature africaine unique constituerait la seule voie est un mythe: l’Afrique est plurielle, ses intérêts géopolitiques sont divers. Ce qui compte, c’est l’audace du projet, et la capacité à rester en phase avec les réalités du terrain. L’Afrique n’attend pas de la Francophonie qu’elle la sauve, et elle n’accepte plus d’être simplement tolérée à la table des décideurs. Le prochain(e) secrétaire général(e) aura pour mission historique de transformer une francophonie d’héritage, encore trop verticale et asymétrique, en une francophonie de partenariat, horizontale et décomplexée. Sans quoi, l’OIF finira en belle endormie, gardienne d’un musée dont les Africains auront rendu les clés.

Louis Magloire KEUMAYOU Journaliste,

PDG du cabinet K&M Conseil, président du Club de l’information africaine et directeur de New World Economie TV

Source: https://www.maliweb.net/

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