GUINÉE : Sortir imparfaitement de la transition, oui, mais à quel prix ?
La proclamation des résultats définitifs des élections législatives et communales du 31 mai dernier en Guinée ne saurait être réduite à une simple formalité technique ou à un verdict comptable. Elle marque le point de bascule d’une transition prolongée et, surtout, le début d’un arbitrage crucial pour l’avenir du pays : faut-il embrasser une normalité constitutionnelle, même bancale, ou s’obstiner dans l’exception militaire au risque de l’enlisement ?
Depuis son indépendance en 1958, la Guinée est prisonnière d’une trajectoire circulaire bien connue : la faillite d’un pouvoir civil provoque un coup d’État, les militaires promettent une « refondation », l’enthousiasme populaire s’émousse face aux dérives autoritaires, et le retour manqué à l’ordre constitutionnel prépare le putsch suivant. Rompre ce cycle est une urgence absolue. Pour autant, décréter la fin d’une transition ne suffit pas à instaurer une démocratie. Si sortir « imparfaitement » de l’exception est une nécessité pragmatique, cela ne doit en aucun cas servir de sauf-conduit à un régime civil mal élu ou intrinsèquement verrouillé.
Le piège des transitions africaines réside souvent dans ce faux dilemme : accepter le simulacre électoral pour obtenir la stabilité, ou rejeter le processus au risque du chaos. La Guinée doit refuser cette alternative stérile. Sortir de la transition de manière imparfaite n’est acceptable que si cette imperfection est transitoire, et non structurelle. Une élection n’est pas un point final, mais le prologue d’un contrat social à rebâtir.
Dès lors, la légitimité du nouveau pouvoir ne se mesurera pas à l’applaudissement des chancelleries occidentales ou régionales, soulagées de voir les militaires rentrer dans les casernes. Elle se mesurera à sa capacité à lever immédiatement les hypothèques qui pèsent sur l’espace public. La « refondation » tant vantée ne peut faire l’économie d’une justice réellement indépendante, de la libération des acteurs civiques, et du rétablissement plein et entier de la liberté des médias. Sans ces garanties fondamentales, la fin de la transition ne serait qu’un ravalement de façade, substituant un autoritarisme en costume à une dictature en uniforme.
L’histoire nous enseigne que les institutions ne se fortifient pas dans le vide ou par la seule vertu d’un « homme providentiel ». Elles s’enracinent dans la pratique quotidienne de la contradiction et du contre-pouvoir. Permettre à l’opposition de contester, aux citoyens de s’exprimer et aux journalistes d’enquêter n’est pas un luxe démocratique, c’est le seul mécanisme de sécurité pour éviter que les frustrations ne se transforment à nouveau en carburant pour un prochain putsch.
Sortir de la transition par une porte imparfaite exige donc une immense maturité politique. Non pas sous la forme d’une résignation passive des citoyens face aux manquements du processus, mais sous celle d’une exigence vigilante. Il s’agit d’accepter le cadre institutionnel rétabli pour mieux le réformer de l’intérieur, par le droit, le dialogue et le compromis. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la Guinée cessera d’être le laboratoire des recommencements tragiques pour devenir enfin une nation de continuité constitutionnelle.
A bon entendeur salut!
