Contre La sansure

LA GUINÉE VA FAIRE COMME LA CHINE » : LE MIRAGE DE BAH OURY OU L’ART DE CONFONDRE PROPAGANDE ET POLITIQUE PUBLIQUE

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Amadou Oury Bah est rentré de Chine avec des photos, des poignées de mains soigneusement mises en scène, et une promesse que l’on aurait cru sortie d’un discours de campagne : la Guinée va « faire ce que la Chine a fait ». On pourrait presque sourire si les conséquences de ce genre de mensonge confortable n’étaient pas si graves pour un peuple qui attend depuis trop longtemps. Car entre une formule qui impressionne les foules et une réalité que vivent chaque jour des millions de Guinéens, il y a un gouffre que ni les voyages officiels ni les communiqués de presse ne comblent.

Parlons d’abord de l’homme lui-même, parce que c’est important. Amadou Oury Bah n’est pas un technocrate sorti de nulle part. C’est quelqu’un qui a passé des années dans l’opposition, qui connaît par cœur le langage des droits confisqués, de la justice aux ordres, des promesses non tenues. Il savait exactement ce qu’était une junte militaire. Il avait les mots pour la décrire, pour la condamner. Et puis un jour, il a choisi autre chose. Il a choisi de mettre tout ce capital politique, toute cette crédibilité accumulée au fil des années, au service des hommes qui ont pris le pouvoir par les armes en septembre 2021. Il a troqué ses convictions contre un titre de Premier ministre. Dans certains milieux on appellerait ça de la flexibilité. Moi j’appelle ça une trahison. Et les trahisons méritent d’être nommées clairement, pas enveloppées dans des euphémismes diplomatiques.

Ce ralliement dit quelque chose de fondamental sur ce régime. Un pouvoir qui a besoin de débaucher d’anciens opposants pour se donner une apparence civile, c’est un pouvoir qui sait qu’il ne tient pas debout tout seul. Le visage que Bah Oury applique sur la junte de Doumbouya ne change rien à ce qu’il y a dessous. L’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale le confirme sans détour : la Guinée figure parmi les régimes en déclin démocratique, avec une presse muselée et des élections promises depuis si longtemps qu’on a fini par ne plus les attendre. Ce n’est pas dans ce contexte qu’on reproduit Shenzhen. C’est dans ce contexte qu’on entretient soigneusement l’illusion pour ceux qui regardent de loin.

Venons-en à Simandou, le grand argument, la pièce maîtresse du discours. Le programme que défend Bah Oury projette une croissance de 10,3 % par an, un PIB de 152 milliards de dollars en 2040, cinq millions d’emplois, 330 milliards d’investissements sur quinze ans. Chiffres immenses. Ambition affichée. Mais une étude conduite par les Ministères du Budget, des Mines et la Banque mondiale elle-même dit autre chose, et dit-le franchement : l’État guinéen n’est pas prêt. Les multinationales écrasent tout le monde techniquement. Les contrats sont opaques. Les exonérations fiscales sont massives. Et les risques de pertes pour le pays sont colossaux. Traduction concrète : le plus grand projet minier de l’histoire guinéenne pourrait parfaitement enrichir Pékin, Londres et Sydney sans que la vie change d’un iota pour un habitant de Kindia, de Faranah ou de Labé.

Ce n’est pas du catastrophisme. C’est l’histoire qui se répète. La bauxite aurait dû faire de la Guinée un pays prospère. Elle ne l’a pas fait. Pendant des décennies, l’exploitation minière a profité à une élite restreinte pendant que le reste du pays attendait. Des chercheurs ont documenté des contrats signés dans la précipitation, dans des conditions opaques, avec des clauses hallucinantes où l’État renonce lui-même à auditer les comptes des multinationales pendant dix ans. Dix ans. Et Bah Oury, qui connaît tout ça, qui l’a dénoncé sous d’autres régimes, signe aujourd’hui au bas de ces mêmes logiques avec l’air de celui qui bâtit l’avenir. C’est ce qu’on appelle, dans le langage le plus poli qui soit, une imposture.

Parce que pendant que lui vend l’avenir à Dalian, le présent guinéen a une tout autre couleur. En 2025, la Guinée reste parmi les quarante pays les plus corrompus du monde selon Transparency International. Des militants du FNDC ont été enlevés par des hommes en uniforme et personne ne sait encore où ils sont. Des partis d’opposition ont été suspendus par décret. Un leader politique a été jeté en prison pour avoir osé critiquer Doumbouya. Des medias ont perdu leur licence du jour au lendemain. C’est dans ce pays-là, ce pays réel, que Bah Oury promet le miracle. Qu’on me cite un seul exemple dans l’histoire du monde d’un pays qui s’est développé économiquement en emprisonnant ses opposants et en fermant ses journaux. Un seul. Il n’en existe pas.

La question du temps non plus ne se pose jamais. La Chine a mis quarante ans, avec une cohérence de politique d’État que personne ici ne peut sérieusement comparer à ce qui se passe à Conakry. Bah Oury, lui, promet 2040. C’est-à-dire un horizon suffisamment lointain pour que ni lui ni Doumbouya n’aient à rendre de comptes à personne. Et ce que la délégation a ramené de concret de Pékin ? Aucune annonce chiffrée. Aucun engagement signé. Des discussions, des encouragements, et un tableau de panda fabriqué en aluminium offert en cadeau symbolique par CHINALCO. Voilà ce que ça donne, un voyage officiel habillé en percée diplomatique. Quand la communication remplace la politique, on a un mot pour ça : la propagande.

Ce que ce régime ne veut surtout pas entendre, c’est pourtant d’une simplicité désarmante. La Guinée n’a pas besoin d’un général autoproclamé au sommet de l’État. Elle n’a pas besoin d’un ancien opposant qui a vendu son âme pour siéger à la Primature. Ce dont elle a besoin, c’est d’une démocratie véritable. Pas le simulacre qu’on lui a servi avec une présidentielle dont tout le monde connaissait le résultat avant l’ouverture des bureaux de vote. Pas un parlement de conseillers nommés qui valident par acclamation ce que la junte a déjà décidé. Une vraie démocratie, avec de vraies élections, de vrais candidats libres de se présenter sans risquer la prison, de vrais journalistes libres d’enquêter sans craindre le lendemain. Le droit de choisir ses dirigeants n’est pas un privilège que des putschistes distribuent au compte-gouttes entre deux discours sur la prospérité. C’est un droit fondamental, inaliénable, que nul coup d’État ne peut légitimement effacer.

La Guinée est un grand pays. Immensément riche sous ses pieds, immensément courageux dans ses rues. Son peuple a tout ce qu’il faut pour construire quelque chose de solide. Ce qui lui manque, c’est précisément ce que ce clan civilo-militaire lui refuse : la liberté de choisir, la transparence sur ce qui se fait en son nom, et des dirigeants qui lui rendent des comptes plutôt que de lui vendre des rêves fabriqués à Dalian. Elle mérite de sortir de ce cycle épuisant où chaque régime arrive avec de nouveaux slogans et repart en laissant les mêmes fractures, la même pauvreté, le même mépris pour ceux d’en bas.

Tant que ce régime confisquera les libertés le matin et promettra le développement le soir, la vérité restera la chose la mieux gardée de Conakry. Et aucun voyage en Chine, aucune photo officielle, aucun panda en aluminium ne pourra dissimuler cette réalité fondamentale : on ne bâtit pas l’avenir d’un peuple par-dessus sa tête, sans sa parole et sans sa liberté.

Abdoul Karim Diallo, Citoyen Guineen
« La vérité n’a pas de passeport diplomatique. »

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