Contre La sansure

Réécrire notre histoire pour mieux construire notre avenir (Par Abdourahamane Condé)

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Parfois, une déclaration politique dépasse le simple cadre de l’actualité et ouvre un débat fondamental sur la mémoire collective d’une nation. La récente prise de parole de l’ancien honorable Amadou Damao Camara s’inscrit précisément dans cette dynamique.

En évoquant l’épopée d’Almamy Samory Touré, son origine à Kankan, ainsi que les liens historiques entre sa famille et les Camara de Sibiribaro, dans l’actuelle préfecture de Kérouané, il remet au centre du débat une question essentielle : celle de notre rapport à notre propre histoire.

Au-delà des débats qu’elle peut susciter, cette intervention invite à une réflexion plus profonde. Elle pose une interrogation fondamentale : qui écrit l’histoire de la Guinée ? Et surtout, sur quelles bases cette histoire est-elle transmise aux générations futures ?

Depuis notre indépendance, notre récit national s’est souvent construit au gré des circonstances politiques, des idéologies dominantes ou des rapports de force du moment. Certaines figures historiques ont été magnifiées, d’autres oubliées ; certains épisodes ont été largement enseignés, tandis que d’autres sont restés dans l’ombre.

Cette situation n’est pas propre à la Guinée. Toutes les nations connaissent des débats mémoriels. Mais une démocratie mature accepte de revisiter son histoire à la lumière de nouvelles recherches, de nouveaux témoignages et d’une approche scientifique débarrassée des passions politiques.

L’histoire n’appartient ni aux gouvernements, ni aux partis politiques, ni aux communautés. Elle appartient à la nation tout entière. Elle doit être le fruit du travail rigoureux des historiens, des chercheurs, des anthropologues, des archivistes et des intellectuels, dont la seule boussole doit être la recherche de la vérité historique.

La figure d’Almamy Samory Touré illustre parfaitement cette exigence. Son rôle dans la résistance contre la pénétration coloniale est largement reconnu dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. Toutefois, les débats relatifs à sa généalogie, à ses attaches familiales, à ses alliances ou à ses origines locales méritent d’être étudiés avec sérénité, dans le respect des sources disponibles et de la pluralité des traditions orales. La mémoire ne doit jamais être instrumentalisée ; elle doit être documentée.

Les propos d’Amadou Damao Camara rappellent également que l’histoire de la Guinée est avant tout une histoire de brassage. Les grandes familles, les royaumes, les empires et les communautés ont constamment interagi, noué des alliances, partagé des territoires et construit ensemble ce qui constitue aujourd’hui notre identité nationale. Chercher à mieux comprendre ces liens ne devrait jamais être perçu comme une tentative d’appropriation de l’histoire, mais comme une contribution à une meilleure connaissance de notre patrimoine commun.

Il est peut-être temps que la Guinée engage un vaste chantier national sur son histoire. Pourquoi ne pas réunir historiens, universitaires, chercheurs, traditionalistes et détenteurs de la mémoire orale afin de confronter les archives écrites aux traditions transmises de génération en génération ? Pourquoi ne pas investir davantage dans la recherche historique, la conservation des archives nationales et la publication d’ouvrages scientifiques accessibles au grand public ?

Un peuple qui ignore son passé devient vulnérable aux manipulations du présent. À l’inverse, une nation qui connaît son histoire dans toute sa complexité développe une conscience collective plus forte, une citoyenneté plus éclairée et une vision plus sereine de son avenir.

La Guinée possède une histoire exceptionnelle. De l’empire du Manding aux royaumes forestiers, des résistances anticoloniales aux combats pour l’indépendance, notre patrimoine historique est immense. Il mérite d’être étudié avec rigueur, enseigné avec objectivité et transmis sans complaisance.

Réécrire notre histoire ne signifie pas la réinventer. Cela signifie la compléter, la corriger lorsque cela est nécessaire, l’enrichir grâce aux connaissances nouvelles et l’affranchir des lectures partisanes. Une nation ne s’affaiblit jamais en recherchant la vérité ; elle s’en trouve renforcée.

C’est pourquoi le débat ouvert par les déclarations de l’ancien honorable Amadou Damao Camara mérite d’être accueilli non par les passions ou les querelles identitaires, mais par la recherche scientifique, le dialogue académique et le respect des faits. Car c’est seulement en regardant notre passé avec lucidité que nous pourrons construire, ensemble, une Guinée réconciliée avec elle-même et résolument tournée vers l’avenir.

Par Abdourahamane CONDE
Politologue | Analyste de la vie publique

Source: https://www.visionguinee.info/

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