LA GUINÉE SOUS DOUMBOUYA : L’ANATOMIE D’UN POUVOIR ABSOLU, ENTRE DISPARITIONS FORCÉES, OPPOSANTS EMPRISONNÉS ET FIN DE L’ÉTAT DE DROIT
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que la Guinée vient de vivre les 28 décembre 2025 et 31 mai 2026 n’est pas une séquence électorale, c’est un couronnement. Quand un seul mouvement s’empare de 83% des mairies et de 86% des sièges parlementaires, il ne s’agit plus de représentation démocratique, mais de l’aboutissement méthodique d’une entreprise de verrouillage institutionnel amorcée dès le coup d’État de septembre 2021. Le peuple de Guinee ne vient pas de voter pour un programme. Il vient d’assister, impuissant, à l’effacement des dernières digues censées protéger sa liberté.
Reprenons les fondamentaux, puisqu’on semble les avoir oubliés en Guinée. Une démocratie ne se mesure pas au nombre de bulletins déposés dans une urne, elle se mesure à la vitalité de ce qui existe entre deux élections : une justice qui ose dire non à l’exécutif, un parlement qui incarne autre chose qu’une chambre d’enregistrement, une presse qui enquête sans craindre la prison, une opposition qui peut exister sans être exilée, enlevée ou emprisonnée. Chacun de ces piliers a été démoli, l’un après l’autre, avec une patience presque administrative et cette démolition a des noms que la mémoire collective ne devrait jamais laisser s’effacer.
Le 9 juillet 2024, à Conakry, des hommes armés identifiés comme membres des forces spéciales ont fait irruption chez Oumar Sylla, alias Foniké Mengué, coordinateur national du FNDC, et y ont arrêté également Mamadou Billo Bah, coordinateur de Tournons La Page-Guinée. Un troisième militant, relâché avec de graves blessures, a affirmé qu’ils auraient été conduits vers l’archipel des Iles de Loos. Deux ans plus tard, leurs épouses attendent toujours une réponse. Le 17 octobre 2024, Saadou Nimaga, ancien secrétaire général du ministère des Mines, a été enlevé en plein jour à la sortie de l’hôtel Kaloum, l’un des endroits les plus surveillés de la capitale. Le journaliste Habib Marouane Camara, l’activiste Abdoul Sacko et l’ancien bâtonnier Me Mohamed Traoré ont connu le même sort, et ceux qui ont été retrouvés vivants ont tous rapporté avoir été torturés.
Le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a fini par exiger des autorités qu’elles révèlent le sort d’au moins cinq personnes présumées victimes de disparition forcée, tout en s’inquiétant également de la disparition de proches du militant Elie Kamano. Et quand on interroge le pouvoir sur cette hécatombe silencieuse, le porte-parole de la présidence répond, avec un cynisme qui se passe de commentaire, que « les assassinats et disparitions, il y en a dans tous les pays du monde ».
À cette liste s’ajoute celle des emprisonnés pour délit d’opinion, incarnée par Aliou Bah, président du Mouvement Démocratique Libéral. Arrêté fin décembre 2024 à la frontière sierra-léonaise, condamné à deux ans de prison ferme pour « offense au chef de l’État », il a vu sa peine confirmée en appel malgré un réquisitoire réclamant cinq années, à l’issue d’une audience où téléphones et enregistreurs avaient été interdits sur ordre du procureur général. Son avocate a dénoncé une décision tombée « comme un couperet ». Dix-huit mois plus tard, il croupit toujours à Coronthie, et l’Union européenne elle-même parle désormais ouvertement d’un « recul » démocratique en Guinée.
Voilà ce que dissimulent les chiffres triomphants de 310 maires et 127 députés : non pas des victoires, mais des trophées cueillis sur un champ dont on a systématiquement retiré tous les adversaires par l’exil, par la prison, ou par l’enlèvement. C’est là toute la perversité du procédé. La dictature moderne ne s’annonce plus par un char devant le palais, elle s’habille des habits du suffrage universel pour se donner une légitimité qu’elle ne mérite pas. En s’emparant simultanément de l’exécutif, de l’écrasante majorité des mairies et du Parlement, Mamadi Doumbouya ne gouverne plus, il possède. La séparation des pouvoirs, ce principe cardinal sans lequel aucun État de droit ne peut exister, est devenue une fiction juridique. Un parlement acquis à 86% n’exercera jamais aucun contrôle sur l’exécutif : il l’applaudira. Une administration territoriale verrouillée à 83% ne protégera jamais le citoyen contre l’arbitraire : elle le livrera.
Les conséquences de cette concentration ne sont pas théoriques, elles sont écrites d’avance dans l’histoire du continent. Sans contradicteurs institutionnels, plus rien n’oblige un pouvoir à rendre des comptes ni sur l’usage des ressources publiques, ni sur le sort de ses opposants disparus. Le mégaprojet Simandou 2040, présenté comme la martingale économique du pays, devient alors le symbole parfait de ce péril : une manne minière colossale confiée à un régime qui n’a plus personne à qui répondre, ni parlement pour l’auditer, ni presse libre pour enquêter, ni opposition pour réclamer des comptes.
Mais l’histoire retient toujours une leçon que les régimes absolus refusent d’entendre : aucune concentration de pouvoir n’est éternelle, et plus elle est totale, plus sa chute est brutale lorsqu’elle survient. Un peuple que l’on prive de toute expression légale, que l’on réduit à compter ses disparus et ses prisonniers, finit toujours par trouver d’autres canaux pour se faire entendre. Doumbouya peut aujourd’hui se targuer de tout contrôler. Mais un pouvoir qui ne laisse plus rien à personne ne fait, en réalité, que préparer le jour où on ne lui laissera plus rien non plus.
