LA MÉMOIRE NE S’ENTERRE PAS. La République de Guinée face à ses fantômes
Le 15 juillet 2026, Mediaguinee.com publiait une longue tribune d’Abdoulaye Condé intitulée « Pourquoi Fodé Traoré a-t-il été enterré vivant ? – 50 ans après, retour sur les traces d’un crime » (*).
L’auteur entend y apporter un témoignage destiné à contredire celui contenu dans le livre ‘’Retour au Camp Boiro’’ du doyen Mamadou Barry, dit Petit Barry, sur les circonstances de la condamnation de Fodé Traoré.
C’est son droit. Mieux encore, c’est une contribution utile. Car l’Histoire ne progresse jamais lorsque tout le monde raconte la même chose. Elle avance lorsque les mémoires se rencontrent, se heurtent, se complètent, se corrigent et, parfois, se contredisent.
Ce qui est regrettable, en revanche, c’est de croire qu’en répondant à un témoin, on le réduit au silence. Un témoignage n’est pas un verdict. Il est une pièce versée au dossier de la mémoire nationale. Et plus ce dossier est riche, plus la vérité a une chance d’émerger.
Cependant, en refermant cette tribune, une évidence saute pourtant aux yeux. À vouloir corriger le témoignage de Petit Barry, son auteur conduit involontairement le lecteur vers une interrogation encore plus troublante. Car enfin, que dit-il exactement ?
Il ne nie pas qu’un homme ait été enterré vivant, qu’un tribunal spécial ait prononcé cette sentence, qu’une foule ait accompagné le condamné jusqu’à sa tombe, qu’une garde ait été maintenue plusieurs jours autour de cette sépulture. La seule divergence porte sur les raisons ayant conduit à cette condamnation. Autrement dit, le débat ne serait plus de savoir si un homme a été enterré vivant… Mais pourquoi.
Voilà une étrange victoire intellectuelle. On change le mobile et on conserve la tombe. Comme si l’horreur devenait juridiquement fréquentable dès lors qu’on lui attribue un autre motif. Comme si l’inhumain cessait d’être inhumain parce qu’il serait mieux expliqué.
Alors une question demeure, implacable. Quel tribunal, où que ce soit dans le monde, peut condamner un être humain à être enterré vivant ? Quel code pénal ? Quel principe de droit ? Quelle justice ? Quelle civilisation ?
Cette question dépasse largement le cas de Fodé Traoré. Elle interpelle notre conscience collective. Car lorsqu’un État transforme un cimetière en prolongement d’une salle d’audience, ce n’est plus seulement un homme qui disparaît. C’est une certaine idée de la justice qui est ensevelie avec lui. Et c’est précisément pour cette raison que les témoignages sont indispensables.
Le témoignage du doyen Petit Barry. Celui d’Abdoulaye Condé. Ceux des anciens détenus, des anciens gardiens, des anciens magistrats, des anciens responsables politiques, des familles des victimes, des simples citoyens qui ont vu, entendu, vécu. Qu’ils écrivent, parlent, publient, se contredisent même. La contradiction n’est pas l’ennemie de la vérité. Elle est son laboratoire.

Pendant trop longtemps, notre pays a vécu au rythme des vérités définitives. Les unes étaient officielles et les autres clandestines. Les unes étaient proclamées et les autres murmurées. Aucune société ne guérit ainsi. Une nation se reconstruit lorsque toutes les mémoires peuvent enfin respirer.
La Guinée n’a pas besoin d’une mémoire unique. Elle a besoin d’une mémoire plurielle. Chaque témoin qui disparaît emporte avec lui une bibliothèque que personne ne pourra jamais réécrire. Chaque silence devient une archive perdue. Chaque carnet qui ne sera jamais rédigé laisse un vide où prospèrent les passions, les approximations et les manipulations.
Voilà pourquoi il faut encourager tous ceux qui savent. Qu’ils écrivent, témoignent, produisent leurs documents, livrent leurs archives et acceptent ensuite que leurs récits soient discutés, confrontés, vérifiés. Car l’Histoire n’est ni un tribunal populaire, ni un tribunal militaire. Elle est une enquête permanente et ne redoute jamais la contradiction.
Ce que notre pays ne peut plus se permettre, en revanche, c’est d’enterrer les témoins une seconde fois en enterrant leur parole. Les morts appartiennent à la mémoire, les témoignages appartiennent à la Nation et les archives appartiennent à l’Histoire. Aucune d’elles ne devrait devenir l’otage d’une vérité proclamée irrévocable.
La République ne grandit jamais en demandant aux mémoires de se taire. Elle grandit lorsqu’elle accepte de regarder ses fantômes en face. Parce qu’un peuple qui enterre sa mémoire finit toujours par laisser d’autres écrire son histoire à sa place. Et une histoire écrite sans contradiction ressemble rarement à la vérité. Elle ressemble davantage à une épitaphe.
Alpha Issagha Diallo
Conservateur bénévole du musée des vérités dérangeantes
Spécialiste des mémoires qui refusent obstinément de rester sous terre.
