Contre La sansure

LA RÉPUBLIQUE DU PARJURE. « Comment moderniser la parole publique sans l’encombrer de mémoire… »

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Il faut savoir reconnaître les grandes réformes lorsqu’elles se présentent. Certaines nations construisent des autoroutes, d’autres développent l’intelligence artificielle. La Guinée, elle, innove dans un domaine autrement plus subtil : l’obsolescence programmée du serment républicain.

Pendant plusieurs années, les Guinéens ont vécu au rythme d’une promesse devenue presque sacrée. « Ni moi, Président de la transition, ni les membres du CNRD, ni ceux du CNT, encore moins les membres du gouvernement, personne ne serait candidat à aucune élection marquant la fin de la transition… ».

Le contrat paraissait tellement simple qu’il avait été scellé par une formule dont la solennité impressionnait jusqu’aux murs des tribunaux : « En cas de parjure, que je subisse la rigueur de la loi ». Quelle magnifique époque. On croyait encore que les serments avaient vocation à être respectés.

Après, la République s’est modernisée. Le Président de la transition est devenu Président de la République. Le Président du CNT est devenu Président de l’Assemblée nationale. Le Premier ministre de la transition est resté Premier ministre de la République nouvelle et le gouvernement de transition a découvert qu’il était également parfaitement adapté à la période post-transition.

En matière de recyclage institutionnel, la Guinée vient probablement de déposer un brevet. Le changement, finalement, consiste à conserver les mêmes acteurs tout en changeant les plaques sur les portes. Une véritable révolution… immobilière.

Cependant, soyons tout de même justes. Quelques nouveautés méritent d’être saluées. Alhoussény Makanéra Kaké fait son entrée à l’Assemblée. Badra Koné, lui, entre dans la longue galerie des exilés. Dans notre République, les promotions et les départs continuent d’alimenter la mobilité sociale.

À présent que les députés sont officiellement installés, il serait regrettable de perdre du temps avec des débats secondaires comme l’économie, l’école ou les hôpitaux. Une priorité s’impose. Réformer le serment.

Il est profondément inélégant de maintenir dans nos textes une formule devenue manifestement incompatible avec les pratiques nationales. Le passage « En cas de parjure, que je subisse la rigueur de la loi » mérite d’être supprimé. Par souci de cohérence. La loi ne doit jamais humilier la réalité.

Une rédaction plus conforme à notre évolution institutionnelle pourrait être envisagée : « Je jure de respecter mes engagements jusqu’à ce que les circonstances m’autorisent à les redéfinir librement… ». Voilà un texte sincère. La Constitution gagnerait en crédibilité.

Et tant qu’à moderniser notre arsenal juridique, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Créons donc un Haut-Commissariat à la Réinterprétation des Promesses. Instituons une Journée nationale du Serment Réversible. Érigeons le parjure en patrimoine culturel immatériel. L’UNESCO apprécie les traditions rares.

Il faut reconnaître que peu de pays ont réussi à transformer une promesse politique en exercice de haute voltige juridique avec une telle élégance administrative. Les touristes viendraient admirer ce miracle africain : Le seul pays où les engagements n’ont pas vocation à être tenus mais à être actualisés. Naturellement. Au nom de la stabilité, des circonstances et de l’intérêt supérieur de tout ce qui mérite toujours d’être supérieur.

Toutefois, derrière cette ironie demeure une question infiniment sérieuse. Une République peut survivre à une crise économique, traverser des tensions politiques et supporter des erreurs. Ce qu’elle supporte beaucoup plus difficilement, c’est la dévaluation de la parole publique.

Lorsqu’un serment cesse d’engager celui qui le prononce, il cesse également de rassurer celui qui l’écoute. Et lorsqu’un peuple cesse de croire aux serments de ses dirigeants, il finit par ne plus croire aux institutions elles-mêmes. À ce moment-là, ce n’est plus seulement une promesse qui est rompue. C’est le contrat moral entre l’État et les citoyens qui demande l’asile. Et celui-là, contrairement à certains hommes, ne trouve pas toujours un pays d’accueil.

Alpha Issagha Diallo

Correspondant permanent auprès de l’Académie des engagements réversibles

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