Contre La sansure

La Guinée et l’illusion des « Nouvelles Républiques » : quand la sémantique précède le droit

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Je rédige cette réflexion au moment précis où une nouvelle assemblée s’installe à Conakry et où les cercles de pouvoir s’enthousiasment, à coups de sémantique officielle, pour l’avènement d’une prétendue « Cinquième République ». Mais ne nous y trompons pas : en Guinée, le changement de numéro républicain est devenu un rituel d’exorcisme politique qui ne guérit jamais le mal.  

Derrière le ballet des nouveaux députés et le vernis de textes présentés comme fondateurs, le diagnostic clinique du chercheur et le vécu quotidien du citoyen se rejoignent sur une vérité brutale : le logiciel de l’État guinéen est désespérément figé.

Face à un tel constat, quel doit être le rôle de l’intellectuel ? Sa mission n’est pas de plaire, ni de s’inscrire dans une posture de contestation stérile ou de militantisme partisan. Son rôle est d’analyser froidement la réalité, de disséquer les structures profondes de l’État et de poser avec rigueur la problématique systémique qui bloque l’émancipation de la nation. Un régime normal, soucieux de modernité et d’efficacité, devrait écouter cette parole scientifique, non comme une menace ou une opposition politique, mais comme un miroir nécessaire et un outil d’aide à la décision. Mon seul et unique objectif ici est de mettre le savoir et la recherche au service du bien public, afin d’éclairer les verrous qui entravent l’avenir de notre pays.

Traverser notre histoire constitutionnelle depuis 1958 met à nu une imposture tragique : celle d’un mimétisme juridique qui agite des concepts démocratiques pour mieux masquer l’immobilité d’un pouvoir hyperprésidentiel et autoritaire. Modifier la numérotation de la République n’est qu’un artifice de prestidigitateur tant que le cœur du système reste programmé pour sacrifier la compétence sur l’autel de la docilité.

Pour s’en convaincre, il suffit de confronter les différents textes constitutionnels qui ont jalonné l’histoire de la nation depuis l’indépendance. Cet exercice d’anatomie comparée révèle une constante implacable : sous des habillages sémantiques différents, la structure de l’État n’a jamais bougé d’un iota sur le fond.

La Constitution de 1958, rédigée sous l’égide du socialisme révolutionnaire, avait posé les jalons d’un exécutif omnipotent et d’un parti-État monolithique où l’appareil judiciaire et l’assemblée n’étaient que des démembrements de la présidence. Quelques décennies plus tard, la Loi Fondamentale de 1990, censée pourtant introduire le pluralisme politique, n’a fait que transposer ce centralisme originel sous de nouveaux oripeaux. Le chef de l’État y est demeuré le chef suprême des armées, le premier magistrat du pays, disposant du pouvoir discrétionnaire de nommer à toutes les hautes fonctions civiles et militaires.

Plus récemment, la Constitution de 2010, présentée comme le texte du renouveau démocratique après une transition tumultueuse, a intégralement reconduit ces prérogatives impériales. Le pouvoir législatif y est resté inféodé à un exécutif fort, tandis que le Conseil supérieur de la magistrature demeurait sous l’étroite dépendance du président. Enfin, le projet de 2020 n’avait d’autre objectif réel que d’introduire des retouches sur la durée et la limitation des mandats électoraux pour justifier un dessein personnel, tout en conservant le même centralisme patrimonial.

Cette mise en perspective historique prouve que les réécritures successives n’ont jamais touché au disque dur du pouvoir. Les seules véritables modifications apportées au fil des décennies se limitent presque exclusivement à la manipulation de la longévité présidentielle, combinée au rajout d’institutions cosmétiques et budgétivores comme le Sénat, le Médiateur de la République ou diverses commissions de régulation.

Ces institutions de façade, loin d’incarner des contre-pouvoirs efficaces, ne servent qu’à masquer l’absence totale de remise en cause du modèle initial. Qu’un militaire ou un civil occupe le sommet de l’État, le président concentre entre ses mains la totalité des pouvoirs exécutif, législatif et, par capillarité, judiciaire.

Le Parlement est réduit à une chambre d’enregistrement et l’appareil judiciaire demeure structurellement inféodé au pouvoir central, tandis que les administrations locales et centrales obéissent fidèlement au fait du prince. En maintenant ce déséquilibre fondamental, la nature intrinsèquement autoritaire du régime demeure inchangée, imperméable au nombre de républiques que l’on prétend fonder.

Cette aliénation institutionnelle se manifeste de manière flagrante dans la fonction publique guinéenne. Loin d’incarner l’excellence et la neutralité de l’État, le recrutement y est devenu le canal privilégié du népotisme et du clientélisme. L’absence historique de vision stratégique et de rigueur a ouvert la voie à des vagues d’intégrations anarchiques, à l’usage de passe-droits et au maintien de structures informelles, à l’image du bénévolat non rémunéré qui a longtemps fragilisé des secteurs clés comme l’administration pénitentiaire.

Pour rompre définitivement avec cette culture de la complaisance et ainsi reconstruire un contrat social fondé sur le mérite, l’État guinéen doit engager des réformes de recrutement inflexibles, transparentes et immédiatement applicables.

Cela commence impérativement par la généralisation et l’indépendance absolue des concours d’entrée. Il nous faut abolir définitivement les recrutements sur titre ou de complaisance au profit d’un concours national transparent, organisé par un Office National des Concours autonome et totalement indépendant des ministères sectoriels.

Pour garantir l’égalité d’accès de tous les citoyens sur l’ensemble du territoire, ce processus doit s’appuyer sur une transition numérique rigoureuse : un portail numérique unique et sécurisé pour soumettre les candidatures, connecté de manière stricte au fichier de l’état civil biométrique ainsi qu’aux bases de données de l’Enseignement supérieur, permettant d’authentifier numériquement chaque diplôme et d’éradiquer l’usage de faux documents.

Parallèlement, la dépolitisation des jurys d’évaluation s’impose comme un rempart indispensable. La sélection doit être confiée à des comités impartiaux composés d’experts du secteur, de professionnels des ressources humaines et de représentants de la société civile agissant en qualité de vigies.

Enfin, pour pérenniser ces efforts et en finir avec le flou organisationnel, nous devons doter chaque grand corps de l’État d’un statut professionnel précis et adapté aux réalités actuelles, tout en imposant à chaque lauréat de concours un parcours d’intégration et d’éthique obligatoire au sein d’une école nationale d’administration avant toute titularisation définitive.

À l’aube d’un monde où la puissance d’une nation ne se mesure plus au volume de son « scandale géologique » mais à l’excellence et à la souveraineté de son capital humain, la Guinée se trouve face à un carrefour historique inéluctable. La prolifération des constitutions n’a été, pendant plus de six décennies, qu’un cache-misère institutionnel destiné à légitimer l’arbitraire et la sélection inversée des élites.

Le maintien d’un hyperprésidentialisme étouffant n’est plus seulement un anachronisme, c’est une menace existentielle pour l’avenir de notre pays. Demain ne se construira pas par de simples retouches de calendrier électoral ou par des parlements de notables. Il est temps de comprendre que la véritable rupture ne sera pas textuelle, mais culturelle et structurelle. Notre pays doit accomplir sa révolution la plus difficile : celle de l’exigence technique et de l’éthique de la compétence.

Le jour où l’appareil d’État cessera de la craindre pour enfin accepter de se mettre à l’écoute de la réflexion des chercheurs, la Guinée cessera d’être la promesse éternelle du continent pour en devenir, enfin, l’une des réalités les plus éclatantes.

L’avenir de notre nation dépend de ce choix simple mais radical : continuer à survivre par la complaisance républicaine, ou enfin grandir par la dictature du mérite.

Par Aliou Barry

Consultant International et Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES)

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