Désinformation et raids en ligne contre les journalistes : enquête sur le BIR-C, la milice numérique pro junte burkinabè
Par Arnaud Froger, responsable du pôle investigation de RSF

Propagande pro-régime, contre récit à base de désinformation, raids en ligne contre les détracteurs de la dictature militaire… Au Burkina Faso, une milice numérique, qui se fait nommer le Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), et ses soutiens, font feu de tout bois. À l’image de la reporter britannico-soudanaise de la chaîne Sky News Yousra Elbagir, les journalistes en sont régulièrement victimes. Reporters sans frontières (RSF) dévoile les méthodes et l’identité de certains de ses membres, dont le ministre de la Défense.
“Harcèlement en ligne, images détournées, insultes, menaces, calomnies, désinformation… Cette milice numérique déploie tout l’arsenal d’une machine de propagande et d’intimidation. Les journalistes en sont les premières victimes. Loin d’être le simple mouvement spontané de citoyens qu’elle prétend être, elle constitue au contraire un groupe organisé, au sein duquel les autorités et leurs soutiens sont directement impliqués.
C’est un “essaim” qui pique quiconque ose critiquer le capitaine Ibrahim Traoré dit “IB”, le chef de la junte militaire au pouvoir depuis quatre ans au Burkina Faso. Se présentant lui-même sous le nom de Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), en référence aux unités militaires créées par « IB » pour combattre le terrorisme, le groupe occupe le terrain numérique et s’attaque aux voix dissidentes en toute impunité. Cette milice hétéroclite mêle activistes, comptes anonymes, personnalités proches du pouvoir, et même un ministre en exercice, comme le révèle notre enquête. Les journalistes figurent parmi ses principales cibles.
La reporter britannico-soudanaise Yousra Elbagir est l’une des dernières victimes en date. Après avoir été l’une des rares journalistes étrangères autorisées à séjourner au Burkina Faso et à interviewer le capitaine Traoré au mois d’avril, elle a subi un raid numérique directement orchestré par le BIR-C selon notre enquête. Des centaines de messages, principalement diffusés sur Facebook, ont cherché à la discréditer et ternir son image après la diffusion, le 10 avril, de son documentaire sur la chaîne britannique Sky News. Celui-ci mettait en exergue, à rebours du récit officiel de reconquête territoriale, la dégradation de la situation sécuritaire et le recul des libertés publiques dans le pays.
Selon les collectes de contenus hostiles réalisées par RSF, Wangnin Zerbo, membre influent revendiqué du BIR-C, est le principal instigateur de cette campagne. Moins de 24 heures après la diffusion du documentaire, il annonce un “dossier explosif” consacré à la journaliste. La suite de ces posts dresse un portrait à charge de Yousra Elbagir, tour à tour qualifiée de “mercenaire de la presse” et “d’agent d’influence au service de l’hégémonie occidentale”. Attaques visant sa famille, photomontage la représentant en diablesse ou en chauve souris… En tout, l’activiste va consacrer 26 contenus en douze jours pour discréditer la journaliste.
Pour atteindre leur cible, Wangnin Zerbo, les membres du BIR-C et leurs sympathisants recourent également à la désinformation. Parmi les contenus mensongers publiés, figurent notamment l’éviction imminente de la journaliste de sa chaîne après la diffusion du documentaire, une image d’elle en larmes sortie de son contexte et illustrée par une vieille photo détournée ou encore l’accusation selon laquelle elle aurait tenté d’obtenir de l’argent auprès des autorités burkinabè. Cette rumeur est relayée dans un long post de Bationo de Kyon, un autre membre du BIR-C suivi par plus de 200 000 comptes sur Facebook. RSF a pu confirmer l’implication de ces deux hommes grâce à l’analyse Osint de leurs numéros de téléphone, retrouvés dans une conversation WhatsApp interne au BIR-C dont plusieurs extraits ont fuité en début d’année.
Une mécanique d’intimidation bien rodée
Particulièrement actifs, Wangnin Zerbo et Bationo de Kyon s’étaient déjà illustrés par leurs attaques sur d’autres journalistes par le passé. Dans plusieurs cas, ces campagnes de dénigrement ont précédé ou accompagné des mesures de répression visant des journalistes. En octobre 2023, Wangnin Zerbo a ainsi adressé “un tir de sommation” dans un long post consacré au fondateur du média en ligne Bam Yinga, Yacouba Ladji Bama, après les critiques émises par ce dernier contre le capitaine Traoré. Un mois plus tard, le journaliste recevait un ordre de réquisition pour être envoyé au front.
La succession des événements est encore plus frappante dans le cas de Guezouma Sanogo, président de l’Association des journalistes du Burkina (AJB) – désormais dissoute par les autorités. Après avoir dénoncé le 21 mars 2024 la “totale mainmise” de la junte sur les médias publics, transformés selon lui en outils de propagande, le journaliste à la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) est menacé deux jours plus tard dans un post Facebook de Bationo de Kyon. Ce dernier l’accuse d’entretenir des liens avec un agent des services de renseignement français, avant de conclure: “On arrive et on va s’envoler avec son âme.” Le texte est accompagné d’une photo du journaliste barrée d’une croix rouge. Dès le lendemain, Guezouma Sanogo est arrêté par des hommes se présentant comme des membres des services de renseignement. Victime d’une réquisition forcée, il passera quatre mois de calvaire dans les rangs de l’armée.
Un ministre au coeur du dispositif
Le BIR-C n’est pas seulement un groupe de soutien à la junte qui harcèle ses détracteurs. L’enquête de RSF établit un lien direct entre le BIR-C et les plus hautes autorités burkinabè. En analysant les numéros issus de conversations d’un groupe WhatsApp attribué par plusieurs sources à la milice numérique, et dont plusieurs extraits avaient fuité en début d’année, RSF a notamment identifié celui de l’actuel ministre de la Défense, Célestin Simporé. Promu général de division au début de l’année, il est d’ailleurs désigné par ce grade par les autres participants du groupe, baptisé “Aigle”.
Dans les échanges consultés, il apparaît comme l’instigateur d’une campagne de désinformation, enjoignant les membres du groupe à faire “le maximum pour faire croire” qu’un numéro de téléphone attribué à son homologue ivoirien, Téné Birahima Ouattara, a été retrouvé dans le téléphone “d’un des terroristes” après une attaque au Burkina Faso. “Bien reçu ! Nous nous mettons à la tâche”, répond Adama Siguiré, écrivain et fervent soutien de la junte, dont RSF a également confirmé l’appartenance au BIR-C, grâce à son numéro de téléphone.
En juin 2024, quelques heures après l’enlèvement de l’un des plus célèbres journalistes d’investigation du pays, Atiana Serge Oulon, directeur du média L’Événement, il se félicitait que ce “propagandiste” puisse désormais “répondre de toutes ses turpitudes devant les autorités compétentes”. En réalité, Atiana Serge Oulon n’a répondu à aucune question. Toujours détenu au secret, il a été retenu au moins jusqu’à la fin de l’année 2025 dans une villa de Ouagadougou, comme l’avait révélé RSF en mai 2026.
Contacté à plusieurs reprises, le ministre de la Défense, Célestin Simporé, n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Joint par RSF, Wangnin Zerbo a reconnu être un membre actif du BIR-C, un groupe qui fonctionne “comme un essaim d’abeilles” sans “aucun contact avec les autorités”. Il nie l’authenticité de la conversation WhatsApp dans laquelle apparaît le numéro sur lequel nous l’avons directement contacté. À la fin de l’entretien, il s’est montré menaçant, affirmant que, si nous faisions ”le même “boulot” que la journaliste de Sky News, nous subirions le même sort qu’elle, avant de conclure : “Tu pourrais regretter de m’avoir contacté.”
